La Petite Illustration (magazine) of May 23, 1914
The text was read from the page scans by machine (OCR), so it has mistakes and its columns may run together. See the pages · About this title · At the Internet Archive
Page 1
# = Revue hebdomadaire DES ROMANS INÉDITS ET LES PIÈCES NOUVELLES + ‘ JOUÉES DANS LES THÉATRES DE PARIS : i f 5 She © es PAUL BOUR de l’Académie française Copyright by Plon-Nourrit et ce 1914. — Droits de traduction réservés. 6 ’ " % 3 à*. 2 + Aucun numéro de LA PETITE ILLUSTRATION ne doit être vendu sans Le numéro de L'ILLUSTRATION portant la même date, RS , . { > ‘ _ à … ABONNEMENT ANNUEL ï PSS SPP EME {(L'Illustration et La Petite {llustration réuniés) : Le : L | PET MORE CREER > : Fr. | € l nce et Colonies, . .. 40 francs rs Se — Étranger Tales > Le Ve OR 9 wt e a. y nu —— ——— = — — t
Page 2
LA PETITE ILLUSTRATION TR Fr S MEN. DO TARIF DE LA PUBLICITÉ: ; DE +. Si PR LA PETITE ILLUSTRATION ps L rats | | E. TIRAGE: 135.000 Exemplaires par Semaine «#4 Hauteur Largeur à Un huitième de page. ....... ses | SSX "28 #4 1... 295 frofnes:: Le Un quart de page ........ uses. 120% | 75% | ......... 400 — = Une demi-page ....::.....:..:...... -| 120 ” FORT ira. ID — | LE Une page ......... PRÉ IST MÉlDIÉEIS | 260 % | 170 * pere 1.200 — s 4 2 pages (dans l’année) ..:......... | 260 % | 170 % | la page 1.000 — LS 6 pages (dans l’année) ............ | 260 % | 170 * la page 800 — En Page de dos de couverture, mêmes prix que ci-dessus, plus une indemnité de 500 francs pour frais d'impression 2 si Pon demande le tirage en deux couleurs. 4 (Un cliché de chaque couleu‘ devra être livré au moins un mois d'avance.) | | 4 3 Afin de ne pas nuire à l’aspect des pages d'annonces de ce supplément, L'Illustration :e réserve le droit de ue 4 refuser ou de suspendre toute insertion dont le texte, les dispositions sie ve kgs ou les produits annoncés ne lui conviendraient pas. ‘4 Actuellement, l'exclusivité est donnée à la Maison” Michelin pour es pneumatiques et industries similaires . Ce supwlémént étant encarté dans tous les numéros (sauf celui de Noël) son tirage est donc absolument le même À e. gwe Celui de L'Illustration, et sa publicité présente de ce fait les mêmes avantages. 4 , 4 Avantages accordés aux Maisons faisant des Annonces dans L'ILLUSTRATION | à Toute personne faisant au moins une page ou 500 lignes d’insertions dt: L’ Illustration (en une année) pourra, : à pendant le cours de son traité, pour les annonces qu'elle donnera à La Petite Illustration, profiter du tarif * 4 dégressif ci-après, sans être obligée pour cela au minimum d’insertions exigé pour les contrats ne concernant £ n gr | que La Petite Illustration. 2 Exemple : | | ss Si le traité pour L’Illustration est d’une page ou 500 lignes par an, c’est ‘e tarif d’une page qui sera appliqué 2 “PR à La Petite Illustration : :4<8 Soit un huttièné de page. 150 francs. | Une demi-page ............... 600 francs. S un quart de page . 300 — | Une Haus. 5... raie 1.200 — | 3 Si le traité est de 2 pages ou E 000 Lines en une année, c’est le tarif de 2 pages qui sera appliqué : à “s Soit un huitième de page... 125 francs. | Une demi-page ........... .... 500 francs. + un quart de page ....... 250 —+ Une page... PS RS Chi ds 1.000 — «à 2 Si le traité est de 6 pages dans l’année, c’est le tarif de 6 pages qui sera appliqué : — Soit un huitième de page ... 100 francs. _ Une demi-page ............ .… 400 francs. EL … un quart de page a RES 2 200 hs Une page. To PE PERRET VE ‘ 800 rise : 4 | Se ; + Se FE AVIS IMPORTANT | Lt Les clichés devront être, pour la bonne harmonie des pages de publicité, exactement du format Le x dique sur notre tarif, + Les textes à composer, accompagnés de clichés typographiques, devront nous parvenir au moins s trois semaines avant la date de leur insertion. | | Les clichés en similigravure devront être exécutés en trame N° 100. | Hd rte L ’ 1 é 5 a : : ; 2 2e £ < É
Page 3
= de. N CE UROD Obésité 23 Mar 1914 | LA PETITE ILLUSTRATION Rhumatismes Goutte Grabtelle Calculs Nébralgies Migraines Sciatique Artério-= Sclérose L’'URODONAL nettoie le rein, lave le foie et les arti- culations, dissout l'acide urique, ac- tive la nutrition et oxyde les graisses. mmur cations : Académie de éde ‘ne (10 novembre 1908). Acad : ie des Sciences (14 dé- cembr 1908). ANNONCES — 1 ONAL rajeunit Qui veut rester Jeune et éviter les rhumatismes, le durcissement des artères, l’ensable- ment des reins, les varices et l’obé- sité doit éliminer l’excès d’acide urique, ce poison (T% de notre orga- nisme, et faire des cures régulières d'URODONAL L'arthritique doit faire chaque mois, ou après des excès de table quelcon- ques, sa cure d'URODONAL qui, drainant l'acide uri- que, le met à l'abri, d’une façon certaine, des atta- ques de goutte, de rhuma- tismes ou de coliques né- phrétiques. Dès que les urines deviennent rouges ou contiennent du sable, il faut, sans tarder, recourir à l'URODONAL — Comme vous êtes bien conservé pour votre âge ! — Ah ! ma chère enfant, voilà le secret de ma santé, trois cuillerées d'URODONAL chaque jour. Aux approches de la cinquantaine, nombre d'hommes sains, robustes, ardents, bien équilibrés, bons vivants, de belle mine et de bonne humeur, deviennent soudainement neurasthéniques, ni plus ni moins que les femmes en mal de ménopause. Maïs ce n’est point là une de ces neurasthénies essen- tielles et primitives comme il s’en déclare parfois d’emblée chez les dégénérés, porteurs de tares héréditaires, chez les surmenés ou les ultra-sensitifs. Symptomatique d’un ra- lentissement de la nutrition, cette névrose bizarre des quinquagénaires attesterait une fois de plus la redoutable influence du physique sur le moral. \ Il s’agit, en réalité, d’une véritable auto-mtoxication ; l'analyse des urines en fournit la preuve. Nombreuses et diverses, sans doute, sont les impuretés qui salissent le sang et détraquent la mécanique. Par le fait, on trouve de tout dans les urines épaissies et troublées : des phosphates, de la bile extravasée, des chlorures, des oxalates, des débris d’épithélium, de l’indican, etc. Mais vous pensez bien que le maudit acide urique, qui reparaît infailliblement aussitôt que quelque chose cloche, y doit jouer un rôle capital ! Maïs nous pouvons nous consoler, en revanche, en son- geant que non seulement ces fâcheux cristaux d’acide urique ne sont pas insolubles, mais qu'il existe certaines substances qui vous les dissolvent aussi rapidement et aussi sûrement que l’eau chaude dissout le sucre ! Je n’apprendrai pas, apparemment, aux lecteurs de La Petite Illustration que, parmi ces substances, l’Urodonal tient sans contredit le premier rang. Une bonne cure intégrale d’'Urodonal (3 flacons), pro- voquant une véritable saignée urique, et vous voilà réta- més, rajeunis, sans avoir couru aucun risque (car P'Urodo- nal est absolument inoffensif), sans même avoir eu besoin de déranger l’ordinaire tram-train de votre existence. Il n’y a même pas de raison pour que cette débâcle, en abaissant la tension sanguine, en nettoyant à fond le filtre rénal et en décalcifiant les artères, ne marque pas pour ses bénéficiaires l’aube d’une seconde jeunesse. Tout est bien qui finit bien. Dr DAURIAN! N.-B. — On trouve l’Urodonal dans toutes les bonnes pharmacies et aux Etablissements Chatelain, 207, boulevard Pereire, Paris, — Le flacon, franco, 6 fr. 50 ; les trois flacons (cure intégrale), franco, 18 fr. — Etran- ger, franco, 7 et 20 fr.
Page 4
I — ANNONCES LA PETITE ILLUSTRATION 23 Mar 1914 Demander la brochure de la Station Thermale et Climatérique à la Direction des Bains et Hôtels CH EVE UX embellis, conserves, sauvés VERNET-LES-BAINS Le Paradis des ‘Pyrénées par le MERVEILLEUX Pétrole AFIN EN VENTE dans le Monde entier. Gros : F. VIBERT, Lyon. (Pyr.-Or.) D | op | EVIOLONS | GARDEZ vosVILAINS fe FAT MANDOLINES CHEVEUX GRIS \kæ | A PISTONS PLUTOT QUE D'EMPLOVER DES TEINTURES QUI VOUS Instruments DONNENT DES NUANCES AUSSI LAIDES QUE VARIEES: say < SRE CATALOGUE Li MAIS SI VOUS DESIREZ RECOUVRER LA COULEUR FRANCHE ET NATURELLE DE VOTRE GRATUIT CHEVELURE EMPLOYEZ LE sur RENOVATEURROBINET DEMANDE LIQUIDE SPECIAL POUR CHAQUE NUANCE OU BLOND AU NO!/R ABSOLUMENT INOFFENSIF Dix Médailles et Diplomes d'Honneur FRANCE Perr Mooeze 57 GRano 8 Envoi Discret U POB/NET, 77. Rue Crorx - des - Petits - Champs PARIS | | 20 MOIS GIRARD à BOITE as “ MASS & C'” La nouvelle 29 à SIGMA ” Brevetée S. G. 12, G. PR'X : 37 fr. 50 Re jen NENRENENERESEET LA GÉOGRAPHIE Bulletin de la Société de Géographie, publié tous les mois par le baron Hulot, secrétaire général de la Société de Géographie, et M. Charles Rabot, membre de la Commission centrale de la Société de Géographie, secrétaire de la Rédaction, Paris -- MASSON & Ci: -- Éditeurs ABONNEMENT : Paris, 24 fr. -- Départements, 26 fr. -- Etranger, 28 fr. 9, place de la Madeleine, PARIS Adresse télégraph. : MASSDOLO-PARIS ———————————…—…"…—…—…—…………—…—… … … … … … "…" ….… .…. _ — Voyages en Espagne à prix réduits utomobilistes! OM NI A est la plus belle et pourtant la moins chère de toutes les revues d'automobile, Elle paraît tous les samedis. On trouve toute l’année au Bureau Commun des Compagnies de Chemins de fer espagnols, 20, rue Chauchat, Paris : 1° Des billets semi-circulaires avec entrée en Es- pagne par la frontière d'Hendaye et sortie par celle de Cerbère ou vice versa : 2° Des billets circulaires à itinéraire tracé par le Le prix de l'abonnement est de 18° par an voyageur ; 4 )5 : SE Li ae e en france (à l'Etranger 25 fr ). 3° Des carnets kilométriques individuels et collectifs permettant à leurs titulaires de voyager à leur guise sur les principaux réseaux espagnols. Demandez-en un spécimen gratuit à l'Administration d'OMNIA, 34, Rue Pergolèse, PARIS.
Page 5
LE DÉMON DE MIDI | 37 _ GENEVIÈVE. IV L'ATTIRANCE Cet implacable et sommaire arrêt était-il généreux ? Etait-il équitable? Ce rappel de leurs communs souvenirs ne pouvait-il pas être une muette prière de Geneviève à son ancien fiancé, une supplication qu’il la ménageât, qu'il ne fût pas trop dur pour elle, qu’il attendît pour la condamner ? Sans doute. Mais Savignan était de ceux que le soupçon d’une ruse glace aussitôt. F’attendrir, pour lui, c’était se confier. Se défier, c'était se dessécher. Les hommes qui sentent très simplement et très droitement sont souvent ainsi. Ce fout ou rien de leur sensibilité passe dans leur jugement. Autant l’approche de cette rencontre l’avait troublé depuis vingt-quatre heures, autant il était calme maintenant. Il croyait tenir la preuve d’un calcul. Il dut, pour gagner le petit salon où se tenaient ses hôtes, descendre plusieurs escaliers, à la suite d’un domestique. La modernisation de la vieille bâtisse de guerre, partout évidente, supposait une fortune énorme, l’argent dépensé sans compter. « Mademoi- selle de Soléac s’est du moins bien vendue », se disait-il, avec une ironie qui cessa sur le seuil du petit salon. Un bruit de conversation lui arrivait et le timbre d’une voix . parmi d’autres, la voix de Geneviève. Quand ils s’aimaient, comme 1l s’était enivré de cette voix ! Comme il en connaissait le registre, les notes claires, chantantes dans la gaieté, et, dans l’émotion, graves et profondes, celles qu’elle avait en ce moment. Etait-ce encore une coquetterie ? Autrefois, à l’entendre qui parlait de ce ton, il se serait dit : « Qu’a-t-elle qui la bouleverse ? » Fallait-il penser qu’autrefois comme aujour- _d’hui ces changements d’intonation étaient prémédités ? Mais déjà le domestique l’introduisait dans la pièce où se trouvaient trois personnes : Calvières, Geneviève et un inconnu à forte encolure, à face rougeaude, au poil grisonnant. Une large déco- ration violette ornait la boutonnière de sa redingote en solide drap noir.
Page 6
38 He LA PETITE ILLUSTRATION — Ma chère amie, disait Calvières à sa femme, je ne vous présente pas M. Louis Savignan ; vous êtes d’anciennes connaissances. Et puis vous êtes faits pour vous entendre. Oui, mon cher monsieur, tout à l’heure encore Mme Calvières défendait les églises. « Un village sans clocher c’est un village mort. » C’est sa phrase même, n’est-ce pas, docteur ? Ah ! J’oubliais. Monsieur Savignan, monsieur le docteur Fumat, mon médecin, mon ami, un des électeurs d’ici qui en a assez, comme nous tous, de voir un beau pays comme l’Auvergne représenté par des arrivistes et des mufles. — Ça, c’est vrai, dit Fumat : ; 1ls nous ont trop mis dedans. Car, enfin, nous y avons cru, monsieur Calvières ; nous avons çru à Laverdy. — C’est vous qui m'avez ouvert les yeux le premier, répondit Calvières; et juste- ment à propos de cette châsse de Nebouzat. — Pardi! s’écria Fumat, en employant le juron classique du Plateau Central. Si Audigier et Laverdy n'étaient de mêche avec la bande, auraïent-ils fait déplacer le magistrat qui suivait cette affaire ? — Monsieur Calvières, quand Laverdy m'a dit : « I fait trop de zèle. Cinq ou six antiquailles de plus où de moins dans nos églises, qu'est- -ce que ça vous fiche ? En attendant, on rediscute la loi de séparation ! » — J'ai … pensé : « Toi, mon bonhomme, ça n’est pas sels !» Vous savez, ajouta-t-il modestement : Une vieille habitude de diagnostic. Mne Calvières avait simplement répondu à la présentation de Savignan par une inclinaison de sa tête si fine qu’il comparait jadis à à celle des figurines grecques. Elle leur ressemblait encore, à trente-neuf ans, par l’épaisseur de sa chevelure massée en arrière, par les mouvements fiers et jolis du cou un peu allongé, une délicatesse de traits qui s’harmonisait à la sveltesse conservée de la silhouette. La nuance de ces cheveux deve- nait, avec les années, d’un châtain plus sombre. Le temps l’avait touchée sans la flé- trir. Son sourire s’était comme accentué, comme creusé, sans s’altérer. Mais ce creuse- ment allait se marquer en ride. Son teint avait perdu son frais éclat de jeune fleur. Il pre- nait ces nuances mates, presque ternes, qui donnent à un visage de quarante ans une grâce meurtrie et attendrissante. Il est charmant encore. Il peut être désiré, adoré, aimé. Déjà l’âge le guette, cetimplacable bourreau de toutes les beautés, de tous les bonheurs. Il se reconnaît à la fatigue des paupières, à l’imperceptible plissement des tempes, à l’ovale moins allongé, et surtout au changement de l’expression. Les physionomies sont, elles aussi, des palimpsestes, quand la vie a surchargé l’âme de ] joies et de douleurs. Ce masque de Geneviève que Savignan se rappelait si réfléchi, mais si transparent, était, aujourd’hui, indéchiffrable. Les yeux surtout étaient différents. Mêmes prunelles d’un bleu tirant sur le gris, même manière de les fixer tour à tour avec une attention scru: tatrice, ou de les détourner brusquement. Mais c’était un autre regard. Tous ces détails, l’amoureux les perçut avec l’instantanéité de vision particulière à à ces rencontres après des années. On a gardé, à travers l’absence, une image si nette, si précise d’un ami ou d’une amie. On les retrouve. Tous les caractères de leur visage actuel vous sont aus- sitôt rendus sensibles par une superposition inconsciente et immédiate à li image que ‘vous portiez en vous. Geneviève éprouvait- -elle, de son côté, un saisissement à retrouver un Savignan à à la fois identique.et si différent ? Toujours est-il qu’elle attendit que son mari et Fumat eussent échangé leurs propos électoraux pour lui dire : — Je vous remercie, monsieur Savignan, d’avoir bien voulu accepter l'hospitalité dans notre montagne. Si mon pauvre frère vivait encore, il eût été heureux de revoir son camarade de jeunesse devenu un historien célèbre. EUR — Et notre député, interrompit Calvières, car il le sera! — Et, s'adressant à Savignan : — Aussitôt après le déjeuner, nous sautons en auto, et nous commençons notre tournée par Quirit, Trapenard et Vayssier. Fumat leur a parlé. Ce sont bien vos anciens condisciples. Ils ne demandent qu’à marcher pour vous... Mais, à table ! L'air natal a dû vous creuser, hein ? Voulez-vous conduire Mme Calvières ?.… La porte de la salle à manger venait de s’ouvrir, et le maître d’hôtel d'annoncer. La pire ironie des tragédies sentimentales, c’est qu’elles se déroulent dans la tran- quillité et la vulgarité forcée des habitudes quotidiennes. Autrement, la vie conti- nuerait-elle ? À l'époque où . se précipitait dans une maison en flammes pour y cher-
Page 7
LE DÉMON DE MIDI 39 cher la mort, Savignan eût protesté par un cri de dégoût et d’incrédulité si on lui avait annoncé : « Vous vous retrouverez pour la première fois avec Geneviève à une table de déjeuner, vous lui donnerez le bras pour l’y mener, vous vous assoirez à sa droite, avec son mari en face d’elle, vous lui offrirez à boire, vous boirez et mangerez vous- même, en causant et en riant comme si aucun drame de cœur ne s'était jamais joué entre vous... » Et cependant la chose était vraie. La salle à manger de Soléac, d’une solennité sévère, avec le revêtement brun de ses antiques boiseries, encadrait bien réellement cette scène, si étonnante qu’elle lui semblait presque un songe. Oui, un songe, la gracieuse et pour lui impudente aisance avec laquelle cette femme faisait les honneurs de chez elle à l’homme de qui elle avait reçu, jeune fille, tant d’in- nocents mais de si passionnés baisers, les premiers baisers! Un songe, la jovialité de plus en plus grande du mari. Un songe, la parade de sa propre gaieté. Ses nerfs étaient horriblement irrités, et cette irritation se soulageait dans une verve factice, secrète- ment dirigée contre Geneviève. C’était comme si, par chacune de ses phrases, par cha- cun de ses gestes, 1l eût dit, avec le tutoiement clandestin de leurs naïves amours : « Tu peux me regarder. Tu ne trouveras pas d'émotion en moi, parce que je n’en ai pas. » Telle est l'influence de notre mimique sur notre état intérieur : il croyait ne pas en avoir, tandis qu’au contraire l’ancienne fièvre recommençait de circuler dans ses veines, empoisonnée de rancune maintenant. Un appétit de férocité qu’il ne se connaissait pas s’éveillait en lui, signe trop certain du désir. Il éprouvait un obscur et cruel besoin de la braver, de l’humilier, de lui faire du mal, et cela d’autant plus qu’elle se mêlait à la conversation, de-temps à autre, juste dans la mesure où l’exigeait son rôle de maï- tresse de maison, avec la plus courtoise indifférence. Et voici qu’à une minute, ayant par hasard laissé glisser sa serviette à terre et s’étant baissé pour la ramasser, il vit que cette femme au sourire calme et distant, crispait ses pieds l’un contre l’autre dans une contraction si violente qu’à peine leurs pointes posaient-elles sur le tapis. Elle avait bien pu dompter son visage entièrement, entièrement ses yeux, ses mains, sa voix même jusqu’à un certain degré ; ses pieds frémissants et convulsifs révélaient l’agonie. Savignan n’eut pas plutôt surpris cet indice qu’un spasme de méchanceté le secoua jusqu’à la racine de son être. Il pensa : « Elle souffre dans son orgueil. Je suis le plus fort. » En ce moment, le maître d’hôtel venait de remplir les verres avec un vin auquel Calvières attachait une évidente importance. Il en respira le parfum, puis levant son verre du côté de son hôte : — Vous allez goûter ce Chanturgue, dit-il. On n’en fait plus de pareil. On avait là, aux portes de Clermont, un cru qui valait le meiïlleur bourgogne. C’était un sol lèger sur un fond de basalte. Expliquez cela : le sol est pareil, le basalte aussi. La mala- die a tué les vieux plants. Les nouveaux plants n’ont pas repris encore l’ancien arome, ce bouquet de terroir. Mais celui-c1...! Il a vingt ans de bouteille. Oui, il est de 1892, l’année de notre mariage, ma chère amie. Et il s’inclina vers sa femme. — Et de mon doctorat, fit le médecin. Nous allons boire ce nectar local au succès de votre candidature, monsieur Savignan ! — Je vous suis bien reconnaissant, docteur, dit Savignan, et à vous aussi, mon cher monsieur Calvières. Il insista un peu sur le mot cher, et, se tournant à son tour vers Geneviève, il lui dit avec une ironie qu’elle seule pouvait comprendre, mais terrible : — Madame me permettra bien de lever mon verre au souvenir d’une date si heureuse. Celle à qui s’adressait ce toast, étrangement différent du caractère de celui qui le portait, le regarda bien en face, pour la première fois depuis une heure. Il put lire, au fond de ses prunelles claires, un mélange de douleur, d’épouvante et d’imploration. Ses paupières battirent. De la main, elle se retint à la table. Elle se dompta et elle eut la force d’esquisser un geste vague qui pouvait passer pour un 1 remerciement. Elle resta si défaite que Fumat lui dernsuds presque aussitôt : — Mais, madame, vous sentez-vous plus souffrante ? Vous êtes toute pâle. Il faut croire que les symptômes constatés lors de sa visite du matin avaient décon-
Page 8
: 49 __ LA PETITE ILLUSTRATION certé ce diagnostic dont il était si fier. Durant le repas, il n’avait pas cessé d’étudier TUE sa cliente, presque automatiquement, avec le flair particulier que tant d’influences | développent chez le praticien de campagne : méfiance de soi et d’une science trop peu renouvelée, habitude de la vie rurale et du regard constamment exercé par le plein air, habitude aussi de soigner des paysans qui ne se racontent guère, énigmes humaines, qu’il s’agit de déchiffrer. — Ce ne sera rien, docteur, répondit Geneviève. Je viens d’avoir un petit étourdis- sement. C’est fini. | — Il vaut mieux que vous alliez vous étendre, madame, insista Fumat. Mais oui, madame ; c’est le médecin qui l’ordonne. C’est le vertige classique, à stomacho læso, de Trousseau, dit-1l à Calvières. Allons, madame, venez. M. Savignan vous excusera. — Restez, mon ami, dit Mme Calvières, en s’adressant, à son mari qui s'était levé, ainsi que Savignan. Tenez compagnie à notre hôte, puisque ce n’est rien. — Mais non, ce n’est rien, cité a Fumat qui la soutenait + l’aidait à sortir de la pièce. Absolument rien. | — C’est extraordinaire, reprit Calvières, quand Savignan et lui furent dure seuls. Je commence à croire que l’air de la montagne ne lui convient pas. Il y a dix jours qu’elle est ici. Elle a voulu venir absolument, et la fièvre ne la quitte pas. Elle n’a jamais été très forte. Jeune fille, vous vous rappelez comme elle était délicate. RE cette dernière semaine, vraiment. Puis, portant de nouveau son verre à ses lèvres : REATS 1 — Ne nous frappons pas, et dégustons notre Chanturgue. Je vous disais qu'il n’y | De en à plus de pareil, parce qu’il a fallu remplacer les vieux pieds par de nouveaux. Tout de : même chaque année rend au produit un peu plus de corps, plus de saveur, et, dans We î Fe L 4 vingt autres années !.. C’est une image de la société. Vous savez, moi, je suis un rural, ra au fond, quoique j'habite Paris. Je trouve que la terre nous donne les vraies leçons de ; ne ou choses. Les vieux plants c'était exquis, comme les vieilles familles. J’ai beau êtreun RE. homme de mon temps, un démocrate, je les apprécie. Je l’ai bien prouvé en épousant ma Te femme. Mais tout ce qui a beaucoup duré devient très fragile. Nous venons de le constater. pi: Re $ Il montra le siège laissé vide par Geneviève, et, sentencieux, avantageux : | no: — ‘Alors il faut rajeunir les crus avee des plants nouveaux. Le plant nouveau et De qui aura toutes les qualités de l’ancien, quand il aura duré, c’est vous, c’est moi, #2 c’est la sève bourgeoise et populaire. C’est Fumat aussi. Son père était bourrelier. | ki: | C’est égal. Je voudrais bien le voir revenir, conelut-il. | s Es — Ni nous remettions nôtre tournée à demain, monsieur Calvières ? proposa Sa vi- | Ée gnan. es L: — Jamais de la vie, répondit Calvières. Quirit et Trapenard ont déjà nos dépêches. #3 Savez-vous ce que disait toujours Laverdy ? Ah ! C’est un voyageur et qui connaît la 554 navigation ! « Le secret pour être nommé, c’est très simple : répondre à toutes les lettres, accepter tous les rendez-vous. » Comme c’est vrai ! Ainsi, mon cher monsieur Savignan, j'étais à l'Ecole centrale au moment du boulangisme. J’allais chez un coiffeur qui détes- tait le général. Il me dit un jour : « Boulanger ? Décidément c’est quelqu'un: En: tous à cas, 1l est bien poli. » Et il me montre, fichée dans une glace, une carte sur laquelle je k is : Le général Boulanger. Boulanger en avait envoyé une pareille, la même, à tous < les électeurs. Mon coiffeur a voté pour lui. Voilà ! Hé bien ? docteur ? | — Hé bien ! répondit Fumat qui rentrait, Mme Calvières est déjà beaucoup mieux. Je l’ai fait se coucher, mais par précaution. Vous pourrez entreprendre votre Lex Hat tion de cet après-midi en toute tranquillité. _— Vous voyez, dit Calvières à Savignan. Et le déjeuner s’acheva aussi gaiement qu’il avait commencé, en apparence du moins ; Car, si le maître du logis continua de pontifier dans sa posture de Warwick d’ar- rondissement, Savignan crut remarquer que la belle humeur du médecin n’était plus aussi franche. Il en eut l'explication quand;-le repas terminé, Calvières eut assé les deux convives ‘seuls, dans le fumoir, en-leur-disant : | — Je vais tout de même voir comment est ma femme avant de repartir. on
Page 9
LE DÉMON DE MIDI 41 Fumat attendit que la porte fût refermée, puis, se tournant vers Savignan, avec un hochement de sa large tête montagnarde : | — J’ai raconté ça au mari, qu’elle n’avait rien, fit-il. Mais cet état d’agitation nerveuse est un peu inquiétant : un pouls qui bat la chamade, un cœur décroché, un estomac noué. Vous n’y feriez pas entrer une miette de ce morceau de sucre. Il sucrait sa tasse de café, puis, prenant un temps. — Vous savez que ça ne va pas, le ménage. — Je ne connais M. Calvières que depuis vingt-quatre heures, répondit Savignan évasivement. L’indiscrétion du médecin l’étonnait en le froissant. — Vous avez bien entendu parler de lui, insista Fumat. Il nous la baille belle quand il nous dit que Soléac, c’est sa danseuse. Il en a d’autres, et sa femme le sait. C’est un brave homme, mais qui ne s’est jamais gêné pour rien, ni pour personne. La secrète rancune du provincial pauvre, trop souvent humilié par le Parisien riche dont il a besoin, alluma un éclair dans ses yeux bruns. — Elle, elle est fière. Alors ce sont des heurts.. Mais je bavarde... je bavarde... C’est ce Chanturgue qui fait marcher la troisième circonvolution à gauche... Il eut un rire un peu embarrassé. — Après tout, conclut-1l, M. Calvières a une excuse. Il est bien jeune encore pour être le mari d’une femme malade, et dont on ne sait jamais comment on va la trouver. C’est des hauts et des bas, dans cette santé. C’est égal, je ne l’ai jamais vue comme ces derniers jours. Il a dû y avoir entre eux quelque petite chose. J’ai bien mon idée. Il s’arrêta, et la défiance provinciale reprenait le dessus : — Je ne vous ai rien dit, n’est-ce pas ? ajouta-t-il à mi-voix. Calvières revenait, en effet, portant sur son visage une tranquillité qui démentait, à elle seule, l'hypothèse du malveillant médecin sur les causes du nervosisme de l’absente. — Mne Calvières repose, dit-il. Repassez demain matin, docteur. Notre auto est prête, monsieur Savignan. Fumat, voulez-vous — nous vous jetions quelque part — J’ai ma voiture, répondit Fumat. Je vous remercie. Oh ! continua-t-il, quand ils furent descendus tous les trois, ce n’est qu’un pauvre taquet ! — Il montrait, du geste, la voiturette à deux places achetée d'occasion, toute crottée de la fange des ornières et qui attendait, à côté du somptueux phaéton de Calvières, étincelant d’asti- quage. Ce contraste expliquait assez que ce gros homme, malgré sa double finesse d’Au- vergnat et de médicastre, n’eût pu retenir tout à l’heure un petit jet d’envie. Il sauta brusquement sur le siège et 1l démarra dans un bruit de ferraille, en criant : — Ce vieux clou fait tout de même du vingt-cinq à l’heure en montagne. — Ce phaéton est plus léger que le landaulet de ce matin, disait Calvières à ru gnan qu'il installait à côté de lui, sous des fourrures. Votre fils serait content, lui qui aime les machines. Celle-ci est d'an souple et d’un silencieux ! Cette fois, c’est moi qui prendrai le volant. Vous permettez ? — Je vous aurais demandé de ne rien changer pour moi à vos habitudes, répondit Savignan. Jamais politesse ne fut plus sincère. Calvières conduisant, la causerie entre eux serait réduite à son minimum. Et Savignan avait besoin de silence pour mettre de l’ordre dans le tumulte de ses pensées. Le témoignage du médecin était indiscutable. Depuis quelques jours, c’est-à-dire depuis que son arrivée à Soléac était annoncée, Geneviève était bouleversée. Ce fait détruisait du coup le savant échafaudage de ses raisonnements sur la coquetterie de cette femme, sur ses manèges et sur son dépit. Que ce bouleversement provint d’une cause morale, le médecin le croyait. Eût-il expliqué cette nervosité par quelque scène de ménage, s’il avait connu les anciennes relations de Mlle de Soléac et de Savignan ? Evidemment non. Mais alors ce désir que Geneviève avait eu d’une rencontre avec son ancien fiancé n’était pas simplement un jeu. Ce n’était pas la colère d’une Célimène déçue qui la remuait, quand Savignan l’avait vue — de cela non plus il ne pouvait pas douter — s’évanouir à demi devant l'ironie de son toast. Quel regard elle avait eu, si étonné, si douloureux, celui d’un être frappé en plein
Page 10
Pr ins dd ne 1e. Ee7 L 1 èd l'es 2 04 407 AA AT 2 é LD ET 2e, 2 Frs Lo 42 .. LA PETITE ILLUSTRATION cœur par une main dont il n’attendait pas ce coup ! Si c'était vrai, comment devait-il et se juger et la juger ? Cette question se pos it devant sa conscience et plus encore devant sa sensibilité, tandis que l’automobile l’emportait, comme ce matin, dans son ronfle- ment et sa vitesse, à travers le même paysage de montagnes : gorges profondes, rochers sauvages, lacs endormis dans les vallées, cratères éteints, coulées de lave, forêts touchées par l’automne, et quel changement déjà en lui ! Pour la première fois, depuis vingt ans, quelque chose plaidait dans son cœur pour la lointaine et perfide amie de sa jeunesse. Le renouveau de désir, soudain reparu rien qu’à la voir bouger dans la grâce de ses mouvements, l’avait d’abord crispé d’une sensation de cruauté. La pitié venait main- tenant et l’attendrissement. Le matin, le voisinage du mari suscitait en lui l'imagination salissante de l’intimité conjugale. Il avait maintenant l’impression d’un divorce moral et physique entre ces deux êtres. Il regardait les fortes mains de Calvières étreindre le volant, ses larges pieds jouer sur les pédales. Il se redisait la phrase du médecin : « Il est bien jeune pour être le mari d’une malade. » Et il éprouvait une joie qu’il ne s’avouait pas, mais irrésistible, à la traduire par cette autre : « Elle n’est plus sa femme. » Elle l’avait été, pourtant. Par quelle faiblesse ? Son plaidoyer commençant en faveur de Geneviève se heurtait aussitôt à cette énigme, résolue jusque-là par le mépris. Pour la première fois, 1l cherchait des excuses à la fiancée infidèle. Les visages des parents surgissaient devant son souvenir et s’interposaient entre lui et l’horizon. Il revoyait le père d’abord, follement prodigue, implacablement égoïste, avec ses grandes manières qui cachaient une telle absence de scrupules. Il revoyait la mère,inintelligente, despotique et vaniteuse, le frère, enfant gâté, bien vaniteux aussi et bien égoïste, sous son amabilité de gentil camarade. Tout ce monde, à l’époque où Savignan avait connu Geneviève, vivait de dettes et plus ou moins aux crochets d’une tante qui possédait un vaste domaine à Saint-Saturnin. Comment ces dettes ? Parce que le père était un joueur, que la famille allait, chaque année, faire un coûteux séjour à Paris, que la fortune était mal gérée. Les Soléac gardaient vingt mille livres de rente, de quoi vivre sur leurs terres, s’ils eussent été un peu raisonnables. Sachant cela, Savignan n'avait jamais admis que le mariage de Geneviève eût pu être un sacrifice à sa famille. On se sacrifie à-un besôin des siens. On ne se sacrifie ni à leurs vices, ni à leurs extravagances. Pourtant, une jeune fille et qui ne connaît pas la vie peut aisément se tromper sur les —lamentations de ses proches, céder sous des pressions quotidiennes qui l’épuisent, qui lui font accepter comme un devoir le renoncement à son propre bonheur. Pourquoi Savignan, après s’être révolté, des années durant, contre ces hypothèses si simples, se les formulait-il de nouveau dans cette automobile conduite par le grossier rival qui lui avait été préféré ? Pourquoi considérait-il Calvières avec un désir de lui décou- vrir quelque supériorité, un prestige, de quoi s’expliquer qu’une enfant inexpérimentée se fût trompée sur cet homme ? Etrange et inattendu détour d’une sensibilité en mal de pardon parce qu’elle recommençait d’être en mal d'amour ! Avait-elle jamais été guérie ? | Rien ne vaut, pour nous mettre en contact brutal avec la réalité, une passion vive et son étreinte des faits. Autre détour non moins étrange : la randonnée de cet après- midi, en éclairant à fond pour Savignan le caractère de Calvières, devait lui en apprendre plus sur la vraie France que des milliers de documents feuilletés aux Archives. Oui, elles existaient, chez Calvières, les supériorités, et elles expliquaient qu’une jeune fille eût pu l’épouser en se donnant des prétextes tirés de ses qualités. Quelles qualités et combien peu enviables, combien misérables. De même quece mariage de Geneviève la faisait plaindre par Savignan, comment n’eût-il pas plaint ses compatriotes d’être tels que ces mêmes qualités suffisaient à constituer le premier électeur d’un dépar- tement ? Et 1l en était ainsi dans tout le pays. Ce que Savignan allait entrevoir, au cours de ces premières visites.aux influences locales, c’est que la France politique n’était plus qu’une oligarchie.de Calvières locaux, manœuvrée d’en haut par une autre oli- garchie, celle des parlementaires, les Laverdy, les Audigier, et, manœuvrant au-dessous, une : troisième oligarchie, celle des Quirit, des Trapenard, des Vayssier. Que cette échelle d’égoïsmes ressemblait peu au généreux et chimérique Idéal de démocratie
Page 11
LE DÉMON DE MIDI | un chrétienne que son fils Jacques lui évoquait, la veille : x Le service de tous par tous... Tous les citoyens ayant une âme royale... Un renouveau de l'antique devise : Gesta Der per Francos. » Comment l’âcre amertume de la révolte civique ne se serait-elle pas mêlée à la révolte de l’amoureux, dans le cœur de cet homme de sentiment qui était aussi un homme de foi et un homme d’étude ? À mesure que se déroulaient les épi- sodes de cette tournée de début, chacun redoublait en lui ce travail d’une pénible et lucide analyse. Ce travail commença de se préciser quand, une demi-heure après le départ et arrivés sur un plateau, Calvières jeta le cigare qu'il fumait depuis Soléac. De son bras libre, il montra une déclivité au bas de laquelle un village s’adossait à un bois de Sapins : — C’est Combenoire, dit-il, la bien nommée. Lartigue a encore potassé cette éty- mologie- -là. Il prétend que combe vient du celte, Mais savez-vous encore ce que c’est qu’une combe ? — Une petite vallée, répondit Savignan. — Plutôt un petit ravin, rectifia Calvières, avec une pente très douce. Un de mes bergers me disait : « Une combe, monsieur Calvières; c’est un champ qui fait la tuile. » Et il rit. Première supériorité assez plaisante : cette bonhomie dans la richesse qui lui permettait d’être à l’aise avec toutes les sortes de gens, même un gardeur de moutons. Et la bonhomie passe si aisément pour de la bonté ! | — Vous avez perdu des enfants, monsieur Savignan ? continua-t-il. — Trois, fit Savignan. Mais pourquoi ? — Parce que je pense à Quirit. Je cherche le moyen de vous accrocher. Le voilà. Sa fille unique est morte, 1l y a un an. Vous sympathiserez. Autre supériorité, bien déplaisante.celle-là : ce sens avisé de toutes les utilisations. Calvières vit passer dans le regard de son interlocuteur une ombre qui l’avertit d’un froissement intérieur. Troisième supériorité : le don de sentir aussitôt l'effet pros Il corrigea le cynisme de son propos : — Ça vous choque? dit-il. Je le comprends. Qu'est-ce que vous voulez ? En temps d'élections, il faut faire flèche de tout bois. Mais nous sommes chez Quirit, le. mal nommé, lui, vous allez voir. RE | Il arrêtait l'automobile devant une maison qui commandait l’entrée du village et que décoraient les panonceaux officiels. À son coup de sonnette, une domestique vint ouvrir, qu’il appela aussitôt par son nom. Quatrième supériorité : cette mémoire des personnes, qui donne l'illusion d’une sympathie individuelle, alors qu’elle fonctionne automatiquement chez le. brasseur d’affaires et le pcliticien. — Bonjour, Mariette. Le patron est là ? Et votre père, cet excellent Burnichon, il ne se sent plus de sa pleurésie ? — Que vous êtes brave, monsieur Calvières ! dit Mariette. Il est de santé, main- tenant, et bien tetes Je vous remercie. Je m’en vas avertir M. Quirit.. D'ailleurs, il vient. La porte de l’Etude s’entr’ouvrait, et deux voix échangeaient ces propos : — Mais non, mais non, Abrial. Je vous répète que mon client ne veut rien savoir. Si vous ne rendez pas l’argent, le 15, 1l poursuit et vous serez vendu. — Six semaines seulement, monsieur Quirit ! implorait Abrial. La récolte a été ben mauvaise. | — S'il fallait vous croire, mon pauvre ami, toutes les Luttes seraient mauvaises. Il y a trop de soleil. Il y en a trop peu. Il pleut trop. Il ne pleut pas assez. Vous paierez, Abrial. Vous avez de l'argent, puisque vous achetez des valeurs. Mais oui. De l'emprunt chinois. Suis-je renseigné, hein ? Allons, adieu ! La porte acheva de s'ouvrir, et le quémandeur Abrial apparut, reconduit par le no- taire. Le paysan était un petit homme tassé, vêtu proprement d’un complet acheté à bon marché dans un magasin de confections. Ses yeux luisants éclairaient un visage rasé, aux traits à la fois sournois et rudes. À la vue des visiteuts, il esquissa un salut embarrassé, et il s’éloigna, l’air vexé, tandis que Quirit introduisait Calvières et Savi- gnan dans l’Etude. het fes RÉ RL sd ay.
Page 12
44 LA PETITE ILLUSTRATION — Hé bien, oui, mon cher monsieur Calvières, disait-il, ce gaïllard-là est en train de spéculer sur les valeurs chinoises, avec l’argent emprunté sur son petit domaine ! Que voulez-vous que devienne la terre avec ça ?.… Puisavisant Savignan : — Mon cher camarade, je suis content de vous revoir. Mais comment faites-vous pour rester si jeune ? Tandis que moi... — Il montrait sa barbe grisonnante. — Pour- tant, vous vivez à Paris, moi, dans la montagne. — Vous avez été si malheureux, mon cher monsieur Quirit ! interjeta Calvières. Je le disais tout à l’heure à M. Savignan, et il vous plaignait. Il sait ce que c’est que de perdre des enfants ; il en a perdu trois. Je vois encore votre pauvre Julie, quand vous l’ameniez à Soléac. Etait-elle jolie, et gaie ! Et puis, en huit jours... Vraiment, c’est trop dur ! — Oui, mon cher camarade, en huit jours, d’une pleurésie. Et, l'émotion envahissant le père, il se prit à raconter cette maladie de son enfant. Sa mémoire obsédée lui représentait un détail, puis un autre, et tout un drame patho- logique s’évoquait dans sa brutalité sinistre : une promenade de lenfant suivie d’un refroidissement, un grand frisson, un point de côté, la fièvre, une toux sèche et pénible, la respiration de plus en plus difficile. Fumat décidait une ponction, et, avant qu’il eût pu agir, la malade mourait subitement d’un caillot formé dans l’artère pulmo- nawe. Les termes médicaux retenus par le père prouvaient son attentive anxiété à interroger le docteur. Visiblement, 1l revivait ces moments terribles, en les rappelant. Il finit par pleurer. Savignan put voir que Calvières, à ce récit, essuyait lui-même des larmes qui roulaient dans ses yeux. Jouait-1il la comédie ? Non. C’était un autre trait de son caractère que cette facilité de compassion animale. Il s’en servait, et son émo- tion était sincère ! | — C’est stupide, disait-il à Savignan, un quart d’heure plus tard, en reprenant le volant de l’automobile. Quand quelqu'un souffre devant moi, les larmes me viennent. Vous avez vu. Je n’ai jamais pu dompter ça... Dans l’espèce, ce n’est pas mauvais. Vous avez vu aussi comme Quirit s’est engagé à fond. La visite s’était terminée sur une promesse ferme du notaire qu’il n’aurait pas d'autre candidat que son ancien copain du lycée. — Ne vous y trompez pas; 1l a le bras long. Quelle drôle de machine que l’homme! Vous avez constaté combien il aimait sa fille ? Hé bien, ce père inconsolable fait de l’usure. C’est un boa en train d’avaler tout le pays. Les Abrial et les Burnichon jouent à la Bourse avec l’argent qu’il leur prête, tranquillement, à vingt pour cent, sur de la belle et bonne terre, et sous un prête-nom. Il les fait vendre ensuite, rachète en sous-main, et voilà ! Vous comprenez s’il les tient. Ah! conclut-il après un silence, on est complexe. Que cet aphorirme de banale philosophie était vrai pour celui qui l’écoutait et qui venait de trouver, dans le spectacle paradoxal de cet industriel retors plaignant avec des larmes cet usurier de campagne, une raison de plus pour excuser celle qu’il recom- mençait d'aimer ! Si Calvières était ainsi à quarante-quatre ans, avec cette grosse émo- tivité à fleur de peau, comme il avait dû, à vingt-quatre, paraître aisément généreux et sensible ! Le lamentable intérieur des Soléac surgissait, de nouveau, devant la mé- moire de Savignan. Il évoquait l'héritier des Sucreries d’Aulnat introduit là, grâce à des amis communs d'Auvergne, fraternisant ‘avec Guy, écoutant les doléances du père, celles de la mère, les plaignant, eux aussi, comme tout à l’heure Quirit. Comment une jeune fille, malheureuse elle-même des malheurs de sa famille, n’eût-elle pas été tou- chée de cette sympathie, qu’elle avait prise pour du vrai cœur? Toutes les supériorités de manieur de gens qu'il venait de discerner chez Calvières avaient dû jouer pour cir- convenir la proie visée. Ce personnage, jugé, la veille, si grossier, était si souple ! Savi- gnan devait, par ce dernier après-midi, en avoir preuves sur preuves. Il venait de le voir au mieux avec Quirit, le prêteur sur gages hypocondriaque. Il allait le voir &u mieux avec le simple et loyal Trapenard, le juge de paix de Laqueuille, grand gar- con gai dont 1l se rappelait la haute taille, les larges épaules, le rire franc. Alourdi un
Page 13
LE DÉMON DE MIDI 45 peu, il était bien resté le même. Il accueiïilit son ancien camarade par un tutoiement qui décelait une vraie chaleur d’âme : — Je ne te dirai pas : « Que viens-tu faire dans cette galère ? » Je serai trop content de mar her pour toi. Nous avons besoin de candidats qui soient d’honnête: gens. M. Cal- vières te racontera que je n’ai jamais aché ma façon de penser. J’ai toujours été à la messe, même quand les Lartigue et les Audigier tenaient la queue de la poêle. Pourtant J'ai douze enfants, oui, mon vieux, douze enfants, dont huit filles. Et, pour toute for- tune, trois montagnes. Tu penses si ma place de juge de paix me fait besoin. Sans M Calvières, Laverdy m’eût sacqué dix fois. C’est toi qui vas sacquer son candidat, et ,e t'y aiderai. — C’est de l’or en barre, cet homme-là, dif Calvières, quand ils eurent quitté le juge de paix — non sans avoir dégusté un vieux marc d'Auvergne et salué sept demoiselles Trapenard avec leur maman. — Oui, continua-t-il, en prenant, avec maes- tra, un virage difficile, et quel bon juge ! Ce qu’il se donne du mal! Je l’ai toujours défendu, à cause de cela. Les bons juges, c’est la sauvegarde de la propriété. Voilà ce qu’Audigier et Laverdy n’ont jamais compris. Il faut dire que leur fortune à eux fon- draït peut-être, s’il siégeait beaucoup de Trapenard dans les parquets et dans les cours. Parlez-moi aussi de ces dévots, pour avoir des famille nombreuses. Vous allez voir la contre-partie, le célibataire Vayssier. Celui-là est franc-maçon. Ça coûte, les filles, même à la campagne, et les inspecteurs des Finances arrivent quelquefois vérifier les comptes bien mal à propos. | La physionomie du receveur de Valcineyre faisait un commentaire sinistre aux propos du capitaliste qui avait évidemment tiré de quelque mauvais pas le fonction- naire infidèle. Savignan se rappelait un garçonnet poupin, frais et rose. Il se trouva, quand Calvières et lui entrèrent dans le bureau de la recette, devant un individu sans âge, chauve d’une de ces calvities suspectes qu’accompagnent des dents gâtées, des paupières bordées de rouge, un teint délavé par les remèdes secrets. La visible terreur de cet aigrefin devant Calvières amusait celui-ci. Sentimental avec Quirit, cordial avec Trapenard, 1l parlait à Vayssier avec l’insolence du maître. — Pas de double jeu, mon petit Vayssier ! J'aurai l’œil sur vous. Ce fut sur ces mots qu’il se sépara du malheureux, tandis que celui-ci, humilié devant son ancien camarade, affectait de prendre cette mise en demeure pour une plai- santerie : — Vous vous paierez donc toujours ma tête, monsieur Calvières ? — Vous avez été dur, dit Savignan à son compagnon, quand l’automobile recom- mença de dévorer les kilomètres. — Je traite les hommes comme les chevaux, fit Calvières. Il y en a qu’il faut con- duire sur le filet. Ainsi Trapenard. Avec d’autres il faut jouer de la martingale, du cave- çon et de la cravache. Si je ne gardaiïs pas certains documents, et si je ne lui faisais pas sentir que je les garde, ce gaillard-là serait déjà en train d’écrire à Laverdy... Soyez tranquille, vous n’aurez pas d’agent plus chaud... Puis, cédant au besoin que les gens d’action éprouvent volontiers de s’ouvrir, de s’étaler devant les gens de pensée : — Vous allez entrer à la Chambre, mon cher monsieur Savignan. Vous y réussirez. Je suis comme Fumat ; j’ai le diagnostic. Vous serez peut-être ministre. On prétend que c’est difficile de gouverner ce pays. Quelle bêtise ! Nous venons de le voir tout entier en raccourci : un fond immense de paysans qui grattent la terre, amassent et spéculent. Et, pour encadrer cette masse amorphe qui ne saurait pas où aller, que trouvons-nous ? D'abord des financiers. Quirit en est un. Les agences où Abrial achète de l’emprunt chinois en représentent d’autres. Que trouvons-nous ensuite ? Des fonc- tionnaires, niais et consciencieux comme Trapenard, pourris mais pas bien forts comme Vayssier. Qui encore ? Quelques influences locales : un médecin comme Fumat, un propriétaire comme moi. Groupez ces têtes de file en comité. Ayez en main les chefs de ces comités. La machine marche. Seulement, c’est comme dans l’automobile, conclut-il en riant, Cn a des pannes, quelquefois.
Page 14
46. LA PETITE ILLUSTRATION Elle réchauffait frileusement sa main à la flamme d’une énorme bâche qui brûlait dans l'âtre. Le moteur de la puissante voiture cessait tout à coup de ronfler librement. Cal- vières se pencha pour saisir le bruit des organes jouant les uns sur les autres. — Ce sera une bougie qui ne donne plus, dit-il. Je vais arrêter ; c’est l’affaire de cinq minutes. À | es cinq minutes durèrent une heure que Savignan passa, comme il put, à cheminer en long et en large dé la route, et à regarder un de ces paysages tragiques qui abondent dans cette région de volcans : une énorme lande chaotique hérissée de rochers rou- geâtres, et un cirque de cimes dénudées pour l’enclore. Le soir tombait, mêlant sa tristesse à celle de cet horizon. Une calotte de nuages noirs fendillée sur ses bords et comme striée de teintes sanglantes surplombait cette scène : la vaste cheire, le lacet gris de la route, l’automobile arrêtée, le mécanicien ayant passé son « bleu » et travail- lant à la machine sous la surveillance de Calvières, et Savignan allant et venant, en proie à ce tumulte imaginatif auquel il avait imposé silence depuis sa jeunesse. Cette excuse qu’il cherchait à Geneviève, depuis ces dernières heures, 1l l’avait trouvée dans la personnalité, si forte à la fois et si astucieuse, qui venait de se révéler à lui. Il compre- nait enfin, avec une mélancolie affreuse, comment la fille noble avait été circonvenue par ce petit-fils de paysan ardent et rusé, dont l’orgueil voulait cette alliance, et qui avait du lui apparaître comme un jeune homme de cœur chaud, d’aspirations géné- reuses. Quel réveil ensuite elle avait dû sukir en se heurtant à l’implacable égoïsme de
Page 15
"Or LE DÉMON DE MIDI 47 ce rude réaliste ! Mélancolie privée, mélancolie publique : quels hideux dessous lui avaient montré ces trois visites ! Quel envers à cette parade de grandiloquents programmes qu’est la politique contemporaine ! Et lui, Savignan, allait se trouver plongé dans cette bassesse ! Mélancolie de l’heure qui décolorait de plus en plus ces montagnes et ces pierres, témoins muets d’une effrayante convulsion de cette terre où son pas de pro- meneur résonnait dans le grand silence. Une détresse envahissait cet homme d’énergie et de volonté, si accablante, qu’il se prit à se demander si des catastrophes pareilles à celles où s’abîma jadis l’Atlantide ne devaient pas être saluées comme des bienfaits. La vie, une telle vie valait-elle la peine d’être vécue ? L’image de son fils lui revint, soudain rappelée par ce mot : la vie, que Jacques employait sans cesse, presque. mys- tiquement. Cette heure qui assombrissait progressivement ce cœur d’homme était aussi celle où l’express de Clermont arrivait à Paris. Savignan vit ce fils admirable descendre du train, traverser le Paris de la rive gauche et des Ecoles où 1l se gardait si pur, arriver dans leur appartement de la rue Cassette, véritable oasis de travail et de ferveur, cachée entre le couvent des Carmes et l’église Saint-Sulpice. Le père frappa le sol d’un pied irrité. Où avait-il donc l’esprit pour ne plus se souvenir qu’il était croyant et que cette universelle misère de l’homme, des nations, du globe même, avait, pour lui, un sens? C’était le monde de la chute, mais avec la grande espérance, avec le devoir pour ceux qui possèdent cette espérance de collaborer à l’œuvre du salut. Comment ? Par la cha- rité. Et, dans cette violente et soudaine reprise de son être intérieur, il aperçut devant lui cette double issue à son action immédiate : sa candidature acceptée pour aider son pays à mieux valoir, sa rencontre avec Geneviève acceptée pour lui pardonner et, qui sait ? la soutenir un peu si elle était trop malheureuse. Cette résolution d’être indulgent et bienfaisant pour la fiancée perfide au nom même d’une foi religieuse qui lui eût défendu de la revoir, du moment qu’il se reprenait à l’aimer, enveloppait un évident compromis de conscience. Que de fois Savignan avait eu l’occasion de lire les versets où l’Ecriture condamne l’adultère spirituel autant que l’autre ! Il ne se les appliquait pas, tant cet intérêt renaissant pour Geneviève remuait déjà en lui les profondeurs obscures, ces dangereuses et tyranniques puis- sances de volupté que la discipline des convictions austères refrène, mais sans les détruire. L’éternel duel allait s’engager, entre l’idée et la sensation, le cœur et la pensée, la chair et l’esprit, et instinctivement 1l s’essayait d’abord à concilier ces éléments contradictoires. Il percevait, il voulait percevoir sous forme d’un dévouement permis, obligatoire même, son passionné désir de revoir longuement Mme Calvières, d’entendre sa voix, de recevoir ses confidences, d'entrer dans son existence, pour une part si faible fût-elle ! Et cependant pouvait-1l, de bonne foi. se tromper sur la nature de l’émotion qui le brûlait ? Remonté dans l’automobile entin réparée, et quand la voiture lancée éperdument dans sa course de retour les emporta, Calvières, le chauffeur et lui, il trouvait une allure trop lente à son gré! Le moteur grondait. Il dévorait l’espace sur la route que les phares frappaient de leur lumière blanche et crue. Des objets surgissaient dans cette nappe de clarté brutale : pierres, arbres, ruisseaux, ravins, maisons, avec un relief aussitôt effacé, et Savignan, le visage fouetté par l’air de la nuit, se penchaït en avant pour discerner, sur la borne kilométrique, le chiffre qui lui annonçait l’approche du château. Deux questions occupaient, obsédaient de plus en plus toute sa pensée : « Va-t-elle être assez rétablie pour descendre à table, ce soir ? Si elle descend, comment va-t-elle m’accueillir, après mon inqualifiable action ? » Il ne s’agissait déjà plus pour lui de pardonner, mais de se faire pardonner. À cet 1llogisme comment ne pas reconnaître l’amour ? — « Je vais savoir à quoi m’en tenir », se disait-il, quand la voiture entra enfin dans la cour du château. Il s’attendait que Calvières demandât aussitôt des nouvelles de Geneviève. Mais non. « Comme il l’aime peu ! », songea-t-il avec ce mélange singulier de rancune et de satisfaction que donnent, à celui qui aime la femme d’un autre, les mauvais procédés de cet autre envers cette femme. Après avoir un peu hésité, 1l se décida à interroger lui-même Raymond, le valet de chambre chargé de le servir. À sa ques- tion : « Le docteur Fumat est-il revenu ? — Non, répondit cet homme. Madame va Rx
Page 16
DRE ANT 1 PUR D SAT NE RE Din, DAREES SAS NM ER 27 le FR SEEN PMR A TONER DES AY. INR ON ON PE TS TU M AE RO TON PI RENE COOL, SOC LNA nié fi 44 + Ve € ei SARA à'iR Wie D 'artad ee Te « ne : n É “à ù PE sy + ce Ÿ* 4 “k, R Po rate 2" y + an # w # ps QUE F LA EK V3 ‘a ER LÉ LS FR QE 3 Etc dech # +4 SR : OL GIE ue , à 2 NA F Era RE CRU Ÿ.9 ve Te OL EME IN A9 EPS Pa Ù 1e: àN Re NC 2 Lt 4 | Can « PARU LE = A OU 5 te Ke: \ RATES UE \ * 2%. » MATE % RUN 4 RATE TT L" { PS3 ‘ se * à 8 ; WT À » : { \ PEN mn \ x à) + L ÿ: L'T : k " \ \ L k : À 1m ee F Ou plutôt il ne se disait rien. Il courait presque. Il subissait cette attirance qui ne permet plus de raisonner que confusément. La présence ou l’absence de Geneviève était, pour lui, comme autrefois, le fait qui prime tout, qui suspend toutes les inductions, toutes les volontés. Une minute encore, et 1l était dans le salon. Il la voyait qui se tenait, mince et sinueuse, dans une longue robe de souple velours gris, auprès de la grande cheminée. Elle réchauffait frileusement sa main à la flamme d’une énorme bûche qui brûlait dans l’âtre, sur de hauts landiers seigneuriaux en fer forgé. — Voilà de quoi plaire à votre traditionalisme, dit Calvières. — Il montra ce clair feu de bois avec un journal, que ses doigts froissaient nerveusement. — C’est ma devise aussi : tradition et progrès. Dans l’espèce : chauffage au bois et chauffage à eau chaude, suivant l’occurrence. Mais j'ai quelque chose pour vous. Lisez, lisez. — Vous me permettrez bien de demander d’abord des nouvelles de madame ? dit Savignan, tout en prenant la feuille que Calvières lui tendait. Il venait d’être ému profondément par le regard dont Geneviève l’accueillait : timide, craintif, presque terrorisé. Son visage pâli révélait un état de souffrance qu’elle domptait, visiblement à cause de lui, et pour être là. Ces yeux douloureux et tour- mentés s’emplirent d’une joie étonnée qui éclaira tout le visage quand ils rencontrè- rent les yeux de Savignan et leur expression de pitié attendrie. Ce fut un de ces rapides ‘et muets dialogues durant lesquels les bouches peuvent prononcer d’autres paroles. Les mots inarticulés comptent seuls. « Allez-vous être encore cruel ? », avaient dit ses yeux à elle, et ses yeux à lui : « N’ayez pas peur ; je ne le serai plus. » Et cependant Mme Calvières répondait tout haut : — Je vous remercie. Je suis mieux ce soir. Puis, avec un sourire forcé, et s’adressant à son mari : — Pourquoi ennuyer M. Savignan de ce sot article ? Donnez-le-moi, que je le jette au feu. . — Jamais de la vie! dit Calvières. C’est la preuve du succès certain. Lisez, je vous répète, lisez. Savignan regarda le journal, RE et il put lire le filet suivant, annon- ciateur des taquineries que sa candidature allait susciter. «Les Clermontois qui prenaient tranquillement hier leur apéritif sur les terrasses des cafés de Jaude ont été fort amusés de voir un de nos concitoyens connu jusqu'ici pour sa fermeté lhibre-penseuse se promener ostensiblement avec un des suppôts de Rome qui pré- pare, nous dit-on, une candidature dans notre département, d'autant plus scandaleuse qu’elle escompterait l’état de santé d’un de nos plus honorables représentants, heureuse- ment en pleine convalescence. Nous ne pouvons croire même à ce projet de candidature, et moins encore aux bruits qui courent sur la volte-face du concitoyen dont il s’agit. Il est vrai que la convention de Bruxelles et la loi nouvelle sur les sucres ont fortement touché en Limagne la culture de la betterave. Peut-être certaines sociétés que l’on croit florissantes préparent-elles un appel de fonds. Avis aux capitalistes cléricaux ? » — Hé bien ? interrogea Calvières. Qu'en dites-vous de ces canaïlles ? Je n’aurais qu’à leur adresser par ministère d’huissier notre dernier inventaire. Pas si bête ! Mes ouvriers n'ont pas besoin de connaître mes bénéfices Laïssez-moi parler, ma chère amie, fit-1l à Geneviève qui se levait, comme pour l’interrompre. Qu’est-ce que je vous disais, hier, monsieur Savignan ? Que notre promenade en place de Jaude serait rap- portée à M. le sénateur Laverdy ? Ça n’a pas traîné. Il est à Paris. Nous causions hier à cinq heures. Son canard se compose dans la nuit. Il a donc fallu le temps d’expédier une dépêche, qu’il répondit, qu’il donnât des ordres pour que son drôle à tout faire, un certain Fayot — je vous en parlerai — accouchât de ce filet. Ils impriment leur journal avant minuit. Hein ? A-t-il peur ? Mais a-t-il peur ? C’est la preuve, je vous le répète, la meilleure preuve que votre candidature est imbattable. 2 N Fist
Page 17
LE DÉMON DE MIDI 49 — Et moi, je vous répète, dit Mme Calvières, en prenant le bras de Savignan pour passer dans la salle à manger, qu’il faut épargner ces mesquineries à notre hôte, si vous ne voulez pas qu’il parte dès demain. Vous-même m’avez dit qu’il n’a pas encore ac- *epté la candidature. — Mais elle est acceptée, madame. Savignan avait dit cette phrase si impulsivement qu’il lui semblait qu’un autre que lui avait parlé. Il sentit frémir la petite main posée sur son bras, et il entendit Calvières, qui les suivait, s’écrier avec un accent de Joyeuse surprise, celui du bracon- nier qui trouve une proie prise à un collet : — Ah! voilà qui me soulage d’un poids ! Tout le temps de notre promenade, vous étiez si sombre ! Je pensais : « Il va me claquer dans la main. Et alors, Laverdy ?.. » Son accent prouvait combien les quelques lignes du journal le piquaient au vif. Sous un masque de jovialité indifférente, il cachait l’amour-propre saignant des plé- béiens d’origine. Le coup de griffe de son ancien ami avait suffi pour que l’échec de l'élection projetée devînt un affront personnel. — Alors, continua-t-il, en s’asseyant et dépliant sa serviette, les yeux dans les yeux de son candidat, cette fois, j’ai votre parole ? — Vous avez ma parole, répondit Savignan, sous la réserve... — Que vous vous retirerez, si c’est trop dur ? Bien entendu. Vous ne vous reti- rerez pas, et ce ne sera pas trop dur. Voyons. Demain, je “ous ai organisé un dîner ici, avec d’autres gros bonnets de l’arrondissement, notamment deux instituteurs. Ce n’est pas qu’ils soient si puissants. Ce ne sont que des agents. Mais il faut en avoir quelques-uns. J’ai commandé à Clermont cinq automobiles de louage qui serviront d’omnibus à mes invités. Vous ne vous doutez pas de l’effet. C’est si simple à manier, les hommes, à condition de ne pas liarder. Encore un de mes principes : donner peu, donner toujours. Mais Mme Calvières a raison. Il ne faut pas vous écœurer... Le matin, vous vous promènerez dans le parc, si le temps... Ecoutez... La bourrasque de neige annoncée par la pesée noire des nuages, cet après-midi, éclatait, en ce moment, et le vent faisait rage contre Soléac : — Le vieux château en a vu bien d’autres, reprit Calvières, avec un rire d’orgueil, et comme s’il eût vraiment hérité des murs. Nos pères savaient bâtir. En tout état de cause, nous irons, l’après-midi, faire une visite au sanatorium de la Croix-Rouge que Mne Calvières a fondé près de Besse. Il faut qu’on vous ait vu là. Je ferai faire un article, moi aussi... Peut-être viendrez-vous avec nous, ma chère amie ?.… — Si je suis assez bien, dit Geneviève. J'attends Fumat demain matin. — Vous serez assez bien, affirma Calvières. Ah! mon cher monsieur Savignan, nous irons moins vite qu'aujourd'hui. Mme Calvières a gardé ses postiers. Elle les pré- fère à l’automobile. Les Soléac élevaient ici une race de trotteurs. Fléchier en parle. Je vous montrerai le passage. Ce goût des chevaux, c’est de l’atavisme. — C’est tout simplement le désir de traverser le pays en le regardant, fit Gene- viève. Ces allusions à l’histoire de sa famille, même les plus légères, lui étaient visible- ment pénibles, — Savignan avait pu déjà l’observer, — et, quand Calvières les com- mençait, elle y coupait court aussitôt. Tl observait aussi qu’avec tout son aplomb d’homme riche et ses réelles supériorités d’homme fort ce personnage avait devant sa femme des gaucheries et des timidités, un peu celles d’un mari qui se sait des torts secrets, beaucoup celles d’un parvenu qui manque de tact et qui le sait aussi, devant quelqu'un d’une autre caste, d’une autre éducation et comme d’une autre essence. Il avait le verbe haut ; elle parlait d’une voix si posée. Il gesticulait ; ses mouvements à elle étaient mesurés, surveillés. Il s’étalait ; elle se refermait. Telle Savignan l'avait connue autrefois, telle il la retrouvait, évitant toujours dans les conversations les phrases trop personnelles, n’employant jamais que des mots de demi-teinte, par une espèce de pudeur, ou, mieux, de reploiement, de répugnance à s’exprimer, à se raconter. Elle continuait : — L'automobile ne permet pas cette intimité du regard, au lieu qu’avec des
Page 18
50 : LA PETITE ILLUSTRATION chevaux, on va lentement, on va vite, on s’attarde comme on veut, et vraiment cette route d'ici à Besse-en-Chandesse est bien intéressante. Il y a Orcival et son église, le col de Diane, le lac Chambon, le Tartaret, Murols. Mais, dit-elle en se tournant vers Savignan, vous la connaissez sans doute. M. l’abbé Lartigue a parlé à M. Calvières de vos longues courses à pied... Cette allusion à la vie de jeunesse de son ancien fiancé lui paraissait- -elle indiscrète ? Craignait-elle qu’il ne vît là une nouvelle coquetterie ? Elle était si sûre qu’il ne croyait pas en elle. Avait-elle comme une honte à révéler ainsi qu’elle avait questionné à son sujet ? Brusquement elle s’arrêta, tandis que Calvières, toujours préoccupé de l'élection, prenait texte de ce rappel pour interroger son candidat sur ses vieilles relations auvergnates. Le dîner se passa, puis la soirée, sans que Geneviève se mêlât de nouveau à la conversation, sinon par de toutes petites phrases, de quoi ne pas en paraître absente. Elle s’était assise, en s’excusant, devant un haut métier sur lequel était tendu un canevas à moitié rempli. — C’est elle qui a fait tout le meuble de ce salon, dit Calvières, en montrant les fauteuils et le canapé dont les bois anciens étaient habillés d’une tapisserie au petit point. Cet ouvrage représentait tant d'heures de travail, durant lesquelles la femme mal mariée avait dû rester silencieuse, comme aujourd’hui, en se rongeant le cœur ! Savi- gnan la regardait à la dérobée, abritée derrière son métier comme derrière un écran. Ses doigts fins démêlaient les écheveaux, maniaient l’aiguille. Quel tableau d’intimité que celui de ce salon, avec la Dame du château occupée à cette délicate besogne qui servirait à parer un autre coin de la maison ; et ce travail assidu était une fuite secrète du foyer, l’alibi du plus triste ménage. | Cette vision de cette tête pensive, et courbée sur des fleurs de soie, aux nuances effacées, poursuivit Savignan remonté dans sa chambre. Pour l’exorciser — le mot est trop juste — il s’assit à sa table et il commença d’écrire à Jacques ses premières impres- sions de candidature. Il tenait sa promesse. Quand il eut fini sa lettre, il la relut. Il avait bien parlé de Quirit, de Trapenard, de Vayssier, de Fumat, de Calvières lui- même. Il n’avait pas mentionné une fois Mme Calvières. Ce silence sur les émotions les plus profondes de sa pensée, depuis ces douze heures, était naturel. Il était obliga- toire. Le constater lui fut une détresse. « Un père n’est jamais tout à fait l’ami de son fils », se disait-il plus tard, étendu dans son lit, l’électricité éteinte. Il cherchait vai- nement à s'endormir. « Mais a-t-on un ami qui soit tout à fait votre ami ? » Et il son- geait à Lartigue. « Il n’y a qu’une femme qui serait tout à fait votre amie, à qui l’on pourrait vraiment tout dire. Pour cela, il faudrait qu’elle fût votre femme, et l’aimer. » C'était cela qu'il avait désiré, vingt ans auparavant, de toutes les forces de sa jeunesse, et qu’il avait perdu : l’amour dans le mariage, l’union absolue des âmes, passionnée et permise, exaltée et pieuse, sans un mensonge, sans une réticence, et cette femme dont il avait rêvé avec tant de ferveur de faire sa femme, elle était là, sous le même toit que lui, ne dormant pas non plus, il en était sûr, écoutant comme lui la tempête mugir contre les vieilles tours de Soléac, et regrettant peut-être, regrettant certainement, elle aussi, l’irrévocable séparation ! Irrévocable ? Ce point d'interrogation se posa soudain dans sa pensée, et quelque chose frémit en lui, un frisson d'horreur anticipée, à l’idée que sa destinée était mêlée de nouveau à celle de Geneviève. Il ne pouvait plus y avoir d'intimité entre eux que coupable, clandestine et souillée, et déjà il subis- sait l’attrait de ce douloureux péché. Le Démon de midi, du midi de la vie, troublait cette sensibilité d’homme chaste qui avait pourtant dit tout à l’heure, avant de se coucher, dans sa prière du soir : Et ne nos inducas in tentationem, agenouillé au pied de son lit, comme un enfant. Hélas ! Il n’avait pas dit ces mots préservateurs, avec un cœur d’enfant. Il les redit encore quand il se réveilla, le lendemain matin, assez tard, sans doute à cause du grand air respiré la veille. Ce ne fut pas davantage l’imploration ardente et simple de tout l’être, cette prière du fond de l’âme que saint Thomas définit for- tement « une action de l'esprit qui a sa source dans læ charité ». Depuis long-
Page 19
N— | LE DÉMON DE MIDI | 51. 54 temps, Savignan ne priait plus ainsi. La ferveur dans l’oraison veut du zèle, et l’on n’a de zèle que lorsqu’on est inquiet. Il ne l’était pas. L’orgueil, si justement diagnostiqué en lui par le sagace dom Bayle, se retrouvait là encore. Cette régularité purement rituelle était une forme de sa confiance en lui-même. Doutant de ses forces, 1l eût demandé, 4 il eût obtenu peut-être, la grâce que promet l’Ecriture : « La prière de celui qui s’humilie “à percera les nues. » (1). Et il traversait des heures où il en avait un urgent besoin. Au ; lieu de cela, il se releva de sa prière, comme d’un devoir tout formel, et il alla ouvrir la Fe fenêtre. La promenade à Besse serait-elle empêchée, ou non ? Il vit que l’ouragan de la 5 nuit s'était résolu en une tombée de neige. La crête basaltique qui ferme la vallée de 44 Soléac était toute blanche, tout blanc le dessus des charmilles jaunies du grand parc. à Le soleil qui montait dans un ciel clair commençait de fondre cette première à | neige, ici étincelante sous les rayons, plus loin bleuâtre dans l’ombre et délicatement D à rosée sur les sommets. Un air, léger dans sa fraîcheur, agile, comme vitalisé, arrivait SIN È à Savignan qui le respirait largement. Il éprouvait cette impression, si rare après la TF2 Li an première Jeunesse, d’une félicité tout animale, rien qu’à exister. Il s’entendit appeler 1 D - d’en bas. C’était le nouveau seigneur de Soléac, déjà sur pied, qui donnait des ordres à AGE ae ‘son jardinier. Les parvenus comme celui-là, très voisins du délire des grandeurs, ont 4 4 n tous ce trait qui caractérise les maniaques : l’infatigabilité. La minutieuse vigilance au #2 “54 moindre détail trompe chez eux l’insatiable besoin d’agir toujours, de commander ne 244 toujours. Calvières, dont l’œ1l mobile allait sans cesse de son jardin dessiné par Le Nôtre NES à la façade de son château historique, avait aperçu son hôte immobile à sa fenêtre, et TR ee il le saluait d’un « bonjour, monsieur Savignan ! » dont la cordialité gaie attestait la 175008 En force de ses poumons et sa joie de vivre, à lui aussi. Celle de Savignan fut dissipée Pie ne tout à coup, mais non pas sa hantise de celle qu’il aurait tant dû fuir, car il répondit, : fe ke d’instinct, à son interpellateur. | #5 na. — Je vous rejoins dans quelques minutes. | 4e 4e Le temps de s’habillerthâtivement et de descendre les marches deux par deux. Il RE ie était dans le parc. Il allait apprendre si Geneyiève était mieux, si elle pourrait les accom- pes Re | pagner dans leur promenade. | SPC TE $4 0 he. - ES 42 A, si 2e € Cr ke eve 3 — Comment elle va ? répondit Calvières à sa question. Nous allons le savoir. 2 ‘0 À Fumat est chez elle. Un bon signe : elle a sonné sa femme de chambre à huit heures. + ee Moi, j'ai reçu une bien ennuyeuse dépêche. | | DFE hi: Il tira un télégramme de sa poche. ds Le — Il faut absolument que j'aille à Aulnat, ce matin. Je m’en doutais. On me pré- #0 ® pare une grève là-bas. Je sais les meneurs. Ils sont deux, des gens que Laverdy m’a | 4 41 recommandés, naturellement. Tls seront liquidés avant midi, et comment! Je serai rentré pour le dîner. Mme Calvières vous fera tout de même visiter le sanatorium.….. Bon! Voilà Fumat.… Alors, docteur ? ‘à — Mme Calvières est beaucoup mieux, dit le médecin, après avoir salué Savi- gnan. Elle m'a parlé d’une excursion à Besse, au sanatorium. Excellent, cela ! J’ai insisté pour qu’elle la fasse. Ce sera très bon aussi pour votre candidature, monsieur 4 Savignan.. À propos, monsieur Calvières, vous avez lu votre article ? Vous allez répondre, | n'est-ce pas ? Des. — Pour qui me prenez-vous ? fit Calvières. Répondre, c’est avouer qu’on est 1 embêté. Est-ce que j’ai l'air d’un homme embêté ? Mais je vais chez ma femme, — È vous permettez, monsieur Savignan ? — lui parler de cette dépêche. Il montra le télégramme. — À ce soir, docteur. Je vous fais prendre en automobile. Ça vous économisera De, toujours quelques litres d’essence. Hé! Hé! De l’argent gagné, sans ordonnances ! de Il s’en alla sur ce coup de boutoir. L'homme riche venait d’humilier, une fois de ‘4 plus, l’homme pauvre, qui prit sa revanche aussitôt. Il avait commencé de blesser : l’autre, exprès, en parlant de l’article comme il avait fait. 2 — Il porte beau, mon cher monsieur, dit-il à Savignan, mais il l’est, embêté, et, 0 (1) Ecclésiastique, xxxv, 21. | x
Page 20
52 LA PETITE ILLUSTRATION | très embêté. Entre Laverdy et lui, voyez-vous, c’est la guerre au couteau. Il n’y a pas que la politique entre eux, ni l’autre histoire que Mme Calvières n’a pas voulu recevoir Me Laverdy. Et, d’abord, 1l n’y aurait pas de Mme Laverdy, si Mme Calvières avait toujours été aussi aimable pour M. Laverdy qu’elle l’était à une certaine époque. S’est-il passé quelque chose ? On l’a beaucoup dit, et M. Calvières sait qu’on l’a dit. On a du temps pour écrire des lettres anonymes, en province. Alors. Un mari jaloux et un amant lâché, c’est de quoi fabriquer des kilogrammes de haine. Je vous raconte tout ça, parce qu’il vaut toujours mieux être prévenu, — pour éviter les gaffes. Après tout, comme disait le curé qui venait de prêcher la Passion à ses paroiïssiens qui san- glotaient, cette histoire n’est peut-être pas vraie ! LA CHUTE — Fumat est parti ?. C'était Calvières qui abordait Savignan, resté seul et assis sur un banc dans une allée du parc. Il s’y était laissé choir, accablé par le coup que venait de lui porter l’accu- sation du médecin. — Ça n’a pas traîné, continua le mari de la femme calomniée. Je lui ai rivé son clou, avec son essence, hein ? Vous l’aviez entendu et son ton pour dire : Votre article ! Il répéta, en riant haut : — Votre article ! Etait-il content, l’animal, à l’idée que le ae de ce château et de ce parc. — Il esquissa un ample geste de possession... — avait été houspillé dans une sale petite feuille !.. Pauvre diable, c’est trop naturel! Ça gagne deux francs la visite, quand c’est payé. Alors, c’est jaloux. Et, de temps en temps, ça bave. Un bon rebouteur tout de même, et qui connaît son affaire. Il m’a retapé ma femme. Elle m’a chargé de vous dire qu’elle vous conduira au sanatorium de Besse cet après-midi. La maison est tenue par des sœurs. Ça vous va, hein ? Moi, je n’ai que le temps de filer sur Aulnat. J’ai tenu à vous indiquer une belle promenade, d’ici au coup de cloche. Vous déjeunez à onze heures et demie, pour avoir tout le temps ensuite. Vous avez encore plus de deux heures. Il consultait sa montre. — Vous allez suivre cette allée jusqu’à l’Etoile. Là, vous vous retournerez pour voir le château. Vous m’en direz des nouvelles. Ensuite vous obliquez à gauche. Il y a un poteau sur lequel vous lisez : Le Chemin des Râles. Vous savez, les râles : ces jolies grenouilles vertes qu’on appelle aussi des reinettes ? Ici, elles servent à guérir la fièvre. On en ramasse une, le nez tourné du côté de la bise ; on la met sur l’estomac du malade, jus- qu’à ce que mort s’ensuive. celle de la bête. — Il rit encore. — Après les pluies, vous verriez des vingtaines de bonnes femmes en train d’en chercher dans cette allée. Vous la suivez, cette allée. Vous prenez à droite un chemin qui monte. Il est un peu raide. Mais, de là-haut, vous avez devant vous le Sancy, le Cliergue, toute la ligne des Monts Dore. Après la neige, et avec ce ciel bleu, ce sera magnifique. Mais vous avez l’air tout triste ? Fumat vous aura découragé. Il adore ça. Il se teignait à une époque. Je lui disais : « Vous broyez du noir, docteur, et vous vous le mettez sur la barbe. » Il a cessé de se teindre, mais pas de broyer le noir. Ne l’écoutez pas. Vos affaires vont très bien. J’ai encore reçu des lettres. Je vous les montrerai, ce soir. En ce moment, je n’ai que le temps de me sauver. — Quel coup d’œil il a, tout de même ! se disait Savignan, tout en obéissant quasi automatiquement aux suggestions de son hôte. Il a trop raison. Ce Fumat est un ignoble envieux. Ce que ces gens-là racontent n’existe pas. Et puis, quand Mme Cal- vières aurait été la maîtresse de Laverdy, est-ce que ça me regarde ?.… Il se
Page 21
À : \ PET TN Er CAPRAINS LE PET 2 RE no ES PRENONS ORAN ag Re TN ee 4 PS TT ar A TE AT a RP ENT AE EE ES CET RE EE 2 CHE RES 2 A7 MANN APE A 0 8 SACS a PER TON NES M ne a M RO ETES REINE pau ET SA y TA Ex : & Aë" $ 1 * Fe à à * à ‘ À / 4 > x = ES HAE NC ES En OL Am TS nr NES APS Matte ET ET L it \ : à « # A - (4 : " LE DÉMON DE MIDI 53 parlait ainsi, et le fait représenté par ces mots : la maîtresse de Laverdy, lui faisait si mal qu’il en aurait crié. Quand, la veille, il imaginait l'intimité physique de Calvières et de sa femme, son impression était pénible. Elle n’enveloppait pas l’idée d’une dépra- vation chez Geneviève, ni celle d’une volupté choisie, recherchée, partagée. A cette minute, au contraire, il se représentait Laverdy, tel qu'il l'avait vu à la tri- bune, l’année précédente, un homme de petite taille, de mine chétive, avec quelque chose de très fin dans le regard, de très prenant dans la voix, et, comme répandue sur son visage brun, son front intelligent, ses narines frémissantes, sa bouche mobile, cette ardeur fiévreuse des grands joueurs, des grands ambitieux et des grands amoureux. Qu'il eût, plus jeune, inspiré une passion, rien d’invraisem- blable. Cette possibilité fit aussitôt certitude dans la pensée troublée de Savi- gnan. Il vit Geneviève dans les bras de cet amant, et il éprouva l’affreux sur- saut, le spasme de haine et de désir soudain surexcité qui fait, de la jalousie, le plus dégradant et le plus mordant des philtres. Il avait beau se répéter : « Le témoignage de Fumat n'existe pas», il n’arrivait plus à se reprendre, à dominer cet élancement avilissant et tentateur. Il marchait, et la ligne des Monts Dore commen- çait à profiler sur l’horizon bleu la ligne à vives arêtes de ses dômes et de ses aiguilles. De ce sublime paysage déjà hivernal, Savignan ne sentait plus, tant les propos du médecin le travaillaient de leur venin, que la dénudation et la mélancolie. Autour de lui c'était un immense et sourd bruissement : les paquets de neige suspendus à la cime des arbres fondaient peu à peu, sous le soleil. Ils dégouttaient, ils ruisselaïent sur Les feuilles séchées des branches basses, et cette chute ininterrompue emplissait la forêt, sans oiseaux, d’une rumeur de sanglot. Ce gémissement inarticulé des choses faisait comme un accompagnement de pitié au tumulte intérieur dont Savignan était de nouveau remué. La question qu’il tournait et retournait, depuis quarante-huit heures, réappa- raissait, avec une réponse, cette fois, plus amère que toutes les autres. Pourquoi Gene- viève avait-elle voulu qu’il rentrât dans sa vie ? Mais pour se venger de Laverdy. Si vraiment il y avait eu entre eux une liaison, puis la brouille, tout s’expliquait de cette candidature, bien singulière tout de même, étant donné les antécédents politiques de Calvières. À seulement concevoir que Geneviève l’employât à un tel dessein, Savi- gnan sentait jaillir en lui un flot de rancune, comme la veille, plus amer encore, et, comme la veille, cette rancune reculait devant une indiscutable évidence : le troubie de cette femme avant son arrivée, confirmé par le médecin — sur ce point-là ce ‘témoin n’était pas suspect —la sincérité de sa douleur quand il avait brutalisée, son humblereconnais- sance quand 1l s’était adouci. « La maîtresse de Laverdy », se répétait-il, est-ce possible ? Quelle misère ! Ce qu’il savait du politicien lui revenait à la mémoire : sa vulgarité morale, son manque de scrupules, ses intrigues. Il en éprouvait un âcre soulagement. Mépriser ce triste personnage lui donnait le droit de s’attendrir sur Geneviève comme sur une victime. «Si elle a eu cet amant, après ce mari, qu’elle est à plaindre! » C’était de quoi faire tourner, au profit de sa passion renaissante, la triste aventure dénoncée par le médecin, un motif de plus pour être pitoyable à son ancienne et faible amie, comme il en avait pris la résolution la veille. Le cœur se dupe si aisément lui-même que Savignan se reparlait de charité, et 1l était de bonne foi, lorsqu'un son de cloche arrivé de très loin le fit s'arrêter. Il regarda sa montre. Il errait, depuis deux heures, dans les bois qui environnent Soléac, et cette cloche était celle du déjeuner. Il n’y avait plus ni mépris, ni pitié, ni raisonnement, ni débat de conscience dans l’élan qui le précipitait mainte- nant vers le château, mais uniquement le plus naïf, le plus impérieux mouvement d'amour. Quelques instants plus tard, il était donc assis à table, dans cette salle à manger, associée déjà aux épisodes les plus décisifs du renouveau de son sentiment et en tête à tête avec celle dont il venait de maudire et de pardonner le prétendu passé, sans qu’elle en soupçonnât rien. C’est une sensation poignante de retrouver ainsi une femme que l’on aime, après avoir appris sur elle, à son insu, une action déshonorante. Et on l’étudie, on l’éprouve, on essaie une phrase ambiguë, une question captieuse. Dira- t-elle, sans y prendre garde, un mot qui la justifie ou qui la condamne ? Elle sourit,
Page 22
54 LA PETITE ILLUSTRATION et la tentation étreint le jaloux de prononcer une parole, une seule, pour figer ce sou- rire sur ces lèvres qu’il voudrait baiser et déchirer, caresser et meurtrir ! Elle le re- garde et 1l songe : « Si je pouvais, à travers ses yeux, lui lire jusqu’au fond de l’âme et y voir sa faute ou son innocence ? » Et puis, 1l a honte. Convaincre de vilenie un être - que l’on adore. Ah ! le vain triomphe, et si triste ! Geneviève se doutait-elle de ce trou- ble, du moins, si elle ne pouvait se douter de la cause ? Comment le savoir ? Elle dé- ploya, durant tout ce déjeuner, cet art de la parfaite éducation qui permet à une femme de rester naturelle dans les situations les plus fausses. Elle parlait à Savignan de ses ouvrages, juste dans la mesure qu'il fallait, lui prouvant, par des allusions cependant discrètes, qu’elle avait lu et bien lu ses gros volumes d’histoire religieuse. Elle dis- cutait l’élection prochaine et l’esprit du pays, sans passion, et sur un ton qui con- trastait singulièrement avec celui de son mari, la veille. Etait-ce un hasard ? Elle ne mentionna pas une fois le nom de Laverdy. Et à chacune de ses paroles dites main- tenant de sa voix claire, à chacun de ses gestes comme imprégnés de grâce, le désir d’elle s’insinuait plus intimement dans son interlocuteur, en même temps que l’appétit de savoir la vérité sur l’avilissante accusation. Remonté chez lui, après le repas, pour se préparer à la sortie, cette incertitude le torturait si cruellement qu’il se dit : « La promenade ne se fera pas sans que je lui aie posé cette question. Je m'en donne ma parole d’honneur. » Ces serments faits avec soi-même sont aisés à tenir pour le jeune homme de vingt ans, irréaliste et passionné, qui ne voit que son âme et la force de son désir. L’homme de quarante ans voit l’âme des autres. Quand 1l veut passer d’un pareil projet à l’exé- cution, il en sent l’inhumanité. Il s’arrête. Une fois assis dans la victoria auprès de Geneviève, celui-ci laissa les kilomètres succéder aux kilomètres, sans même amorcer l'entretien de manière à poser son outrageante question. Il n’était pas retenu, comme à table, par la présence des domestiques. Le cocher et le valet de pied, juchés sur le siège, ne pouvaient pas entendre les paroles prononcées dans la voiture qu’accom- pagnaient, en les couvrant, le bruit régulier des sonnailles des postiers et de leurs sabots sur la route grise et la rumeur du vent dans les arbres. Savignan se sentait d'autant plus gêné que ce tête-à-tête était plus libre. De son côté, Geneviève avait une physionomie plus distante, plus fermée, plus grave. Evidemment elle avait pris, elle aussi, une résolution. Laquelle ? Pour la deviner, il aurait dû savoir, et 1l l’ignorait, la place que son souvenir tenait, depuis des années, dans l’imagination de cette femme, poussée à un mariage déraisonnable par un naïf et malheureux sophisme de conscience, jetée, par ce déclassement, dans un milieu trop contraire à celui de son enfance et de son éducation, privée de la consolation et du soutien de la maternité, et restée pure cependant. Sa fierté native l’avait défendue contre toute aventure sentimen- tale, et surtout un souvenir, entretenu, renouvelé, ravivé sans cesse par ce qu’elle avait su de la vie de son ancien fiancé, par la lecture de ses livres, par l’écho de sa réputation grandissante, par cette particularité enfin qu’il lui représentait la défense des idées auxquelles elle demeurait secrètement fidèle, en dépit de son entourage. Savignan ne soupçonnait pas davantage quelle tragédie l’annonce de sa candidature avait été pour Mne Calvières, ni son bouleversement quand son mari était venu lui dire : « L’abbé Lartigue, le vicaire de Notre-Dame du Port, me propose une alliance pour le siège d’Audigier qui va mourir. Il s’agirait de battre le candidat de Laverdy en votant, les cléricaux et nous, pour Louis Savignan, l’historien, le camarade de votre frère, si Je me souviens bien. Qu’en pensez-vous ?.. » Ce qui s’était passé ensuite, Savignan l’avait appris par Fumat et vérifié par lui-même : l’anxiété folle de Geneviève lorsqu'elle l’attendait, son désespoir quand elle l'avait trouvé si méprisant. Il ignorait qu’elle avait pris, tandis qu’il courait le pays avec Calvières, la résolution de ne plus le revoir. Elle s’était dit : « Pendant toute la campagne électorale, 1l devra venir beaucoup chez nous. Je me ferai envoyer dans le Midi par le médecin. » Savignan était rentré, le soir, si différent, si adouci de manières. Par un revirement trop naturel et qui prouvait com- bien l’ancien amour la reprenait, elle aussi, elle s’était raisonnée. « Pourquoi partir ? S'il connaissait vraiment ma vie, il me pardonnerait une rupture qui était un devoir.
Page 23
LE DÉMON DE MIDI 55 Qui sait ? Il ne m'avait pas oubliée. Sa première dureté le démontre. Il me plaindrait et peut-être accepterait-il d’avoir avec moi une amitié. Cela existe pourtant, une amitié sans arrière-pensée entre un homme et une femme, surtout quand cet homme a comme lui des convictions religieuses, et si fortes. Et puis nous ne sammes plus jeunes, n1 lui ni moi ! » Elle était dans sa chambre et couchée, au moment où elle se formulait cette dernière et triste réflexion. C’était l’heure même où Savignan écoutait la nuit d’orage enveloppant le château de sa rafale. Elle avait rallumé l’électricité et pris un miroir. Elle y avait contemplé le visage d’une femme si belle encore, si faite pour inspirer et pour ressentir la passion. Fût-elle descendue dans le dernier repli de son cœur, quel espoir elle y aurait rencontré, mais si caché, quelle joie, mais si secrète ! Elle avait été pourtant sincère, en se répétant: «Une amitié avec cet homme, supérieur encore à ce que j’en attendais, quel soutien !.… Voudra-t-il ? » Elle s’était endormie et réveillée sur ce point d'interrogation. Avec quel frémissement intérieur elle avait accepté l’idée de cette promenade en tête à tête! Elle s’était juré, elle aussi, qu’elle ne laisserait pas échapper cette occasion. Si cette amitié entre eux était possible, elle le saurait. Ce premier entretien en serait le premier anneau. Voilà pourquoi elle était toute sérieuse, toute repliée, tout attentive. Mais, encore une fois, comment Savignan y eût-1l vu clair dans cette énigme, ét comment sa gêne n’eût-elle pas grandi encore de la gêne dont il sentait sa compagne possédée ? Ce fut seulement après une longue demi-heure de propos indifférents qu’une phrase prononcée par Mme Calvières déclancha enfin cette conversation de vérité que l’un et l’autre savaient inévitable, et l’un et l’autre en avaient peur. La route, après de sinueux et longs détours, aboutissait à une crête d’où la vue plongeait dans un vallon profond, tout en pâturages. Un village y dormait dont les toits bruns se tassalent autour d’une église monumentale, du plus pur style auvergnat. Site austère ! Pas de perspectives, pas d’horizon. Une étroite retraite pour la prière, prise et comme serrée entre deux chaînes de montagnes parallèles, deux murs. — C’est Orcival, fit Mme Calvières, après qu’elle eut dit au cocher de ralentir le pas des chevaux. Avais-je raison ? Et quelle pitié de passer à toute vitesse, devant de pareils tableaux ! Je n’imagine pas un plus bel endroit de pèlerinage, et comme sa sévérité s’égaie noblement aujourd’hui, par ces touches de neige blanche sur les pentes, les toitures et l’église ! — Cœlival, la vallée du ciel, répondit Savignan ; c’était le premier nom de ce lieu, d’après un vieil auteur. C’est, du moins, ce que m’a dit Lartigue, quand nous sommes venus ici, je me rappelle, 1l y a vingt ans. Il hésita, une seconde, devant le souvenir que cette date évoquait entre eux, puis, se reprenant, et ne parlant plus qu’idées : — Lartigue, d’ailleurs, avait une autre idée. Orcival se prononce, en patois, Ourchivau, — Ours, en celte, signifie eau. Nous autres, Auvergnats, nous y mettons un ch : Ourch. Vau, c’est vallée : Orcival, c’est donc la source de la vallée. Je me rap- pelle encore. Nous discutions là-dessus, lui et moi. Je regrettais Cœlival. Lui prétendait que l’autre racine, l’humble, la réelle, a plus de poésie. Il y retrouvait le culte rendu aux sources par les Celtes qui jetaient des fleurs dans les fontaines. Il voulait voir, dans ce culte, comme le vénérable curé d’Orcival à qui nous rendîmes visite, un mystérieux pressentiment : ces sources qui jaillissent toujours, l’hiver quand tout est flétri, l'été pour tout féconder, ne sont-elles pas un symbole de l’inépui- sable bonté de Dieu, un symbole aussi de cette sublime pensée, incarnée par la religion dans la Vierge-mère, que la vie vient de la pureté ? Avec quelle émotion Lartigue discernait dans cette piété de nos lointains aïeux envers la source de la vallée l’annonce de ce sanctuaire ! Quelle chaleur d’enthousiasme dans ce cœur de prêtre ! À ces mots : «Il y a vingt ans », Geneviève aussi avait eu un frémissement. La basi- lique d’Orcival avec son clocher octogonal, avec l’ordonnance de ses chapelles absidiales ramassées contre la nef, ressemblait trop à l’église de Saint-Saturnin. Aussi ni un ni l’autre des deux anciens fiancés ne parla-t-il de descendre pour visiter le sanctuaire
Page 24
k ; $ N t "ie k [ NEA TT AU ! NA A 40 | MARaA ee » "are à s F er PU À ; \ #d 25 +" : ? Vo PRET CE cr ii si UN a xt 1 ÿ LA | x Niÿ Li Per 2 144 4 èr" Le Fete TS A CR 4 à à A De: hé ui” da TRES Tr Cr ER ET à be SE HE DCR ART de PASS au An ND DE A à CM ROSE HD ex i k x % M y AREL JAN QE LE SO AL HE LS sy à rK ne | RE Et . % Ù \ rie | de. | 1] ) we. \ 56 LA PETITE ILLUSTRATION dont le seul aspect leur rendait leur passé trop présent. Le cocher toucha les chevaux de la pointe de son fouet ; leur trot régulier et rapide recommença de résonner sur la route, tandis que Mme Calvières relevait les derniers mots de son compagnon : — Je ne le connais pas. Je ne sais pas ce qu’il est comme prêtre, mais comme diplo- mate. S’il était venu me consulter quand il a eu l’idée de votre candidature, je l’en aurais dissuadé. Jamais je n’aurais cru que M. Calvières se rallierait à ce projet. Une heure de conversation entre eux, et c'était fait. — Laissez-moi croire que vous y avez bien été pour quelque chose, insinua Savi- gnan. | — Pour rien, dit-elle vivement. Mais c’est si naturel que vous ayez cru le contraire. Puis, après un silence et un regard où 1l put lire une volonté déterminée, celle de s'expliquer et de le forcer à s’expliquer, elle répéta, la voix changée : — Oui, c’est si naturel. Vous avez pensé que je vous faisais venir chez moi par coquetterie, avouez-le ? — Hé bien ! oui, dit-il, comme si une contagion de franchise émanait de ces yeux aigus, de cette bouche fière, de tout ce visage. Impulsivement, épouvanté lui-même de sa propre audace, mais ayant trop souffert de la dénonciation du perfide Fumat, 1l ajouta, 1l osa ajouter : — Et peut-être par vengeance. — Par vengeance ? interrogea-t-elle avec stupeur. Et de quoi? Vous n’avez pourtant pas pu croire que je vous en voulais d’avoir refait votre vie? Par vengeance ? Mais si l’un de nous deux avait à se venger de l’autre, c’était vous de moi, pas moi de vous. Pas moi ! | :. KElle avait parlé, en secouant la tête nerveusement : — Et puis me venger, comment * En essayant de me faire aimer de vous de nou- veau, et en vous faisant souffrir ? C’est cela que vous avez cru ? C’est cela ? — Non, dit Savignan. | Il hésita. Les hommes tels que lui, et qui n’ont pas l'habitude des femmes, sont à la fois follement ingénus et follement soupçonneux. Leur inexpérience ne leur permet- be pas de contrôler leurs imaginations, 1ls les admettent avec d’autant plus de faci- #. Quand ensuite 1ls croient rencontrer l’évidence, leur jeunesse de cœur se recon- à à leur remords de cette défiance. Celui-ci étouffait de honte, à cette minute. — Soyez généreuse, continua-t-1l, et mettez que je ne vous aïe rien dit. — Je ne peux pas, répondit-elle, avec une passion grandissante. A quoi bon ces atermoiements ? Une explication est nécessaire entre nous. Vous le savez, aussi bien que moi. J’ai accepté ce tête-à-tête avec vous, pour qu’elle eût lieu tout de suite. Pour- quoi ? Parce que les choses d'il y a vingt ans ont été très sérieuses pour moi. Elles le sont restées. Elles ont été très sérieuses pour vous aussi, j’en suis sûre. Je connais votre caractère. Je n’ai pas cessé de vous suivre dans la vie. Et puis, sans cela, vous n’auriez pas eu votre attitude d’hier. Vous n’auriez pas parlé de l’anniversaire de mon mariage, à ma table, avec cette ironie et cette amertume. Vous devez tenir autant que moi à ce qu'aucun malentendu ne subsiste, aucune réticence. Je serai très simple avec vous. Soyez très simple avec moi. Vous avez pensé qu’en provoquant une nouvelle ren- contre entre nous, je voulais me venger. De vous ? — Non, dit de nouveau Savignan. — De qui, alors ? demanda-t-elle, avec plus d’étonnement encore. — Je vous le dirai, madame, répondit-il, si vous l’exigez. Mais ne vous suffit-il pas de savoir que jai écouté un propos stupide, qu’au lieu de le tenir comme non avenu, je m'en suis peiné, précisément parce que le passé reste, pour moi aussi, urie chose très sérieuse. J’ai eu le tort d'employer le plus détestable procédé d’i inqui- sition. Oui. Quand j’ai prononcé ce mot de vengeance. Si cette infamie avait été vraie, ce mot aurait eu pour vous un sens très clair. Vous n’auriez pas pensé, une seconde, qu'il pût s’agir de moi. Votre réponse seule a détruit dans mon esprit les derniers ves- tiges du doute. Encore une fois, cela ne vous suffit-il pas ? EAN 1d pe RE Te ps k wi à ru e STE CERN te à ro Ter Vert cs PR SUPER
Page 25
LE DÉMON DE MIDI 57 — Non, fit-elle, à son tour. Je veux savoir quelle femme ; je suis pour vous. Je le saurai quand vous m’aurez dit ce dont vous m’avez crue capable. Le nom de la personne de qui j'aurais voulu me venger ? Et comme Savignan se taisait : — Vous avez peur de me froisser 2. Eh bien, continua-t-elle, — et l'émotion assourdissait sa voix au point de la rendre presque indistincte, — du moment que nous ne devons pas avoir une conversation vraie, 11 vaut mieux que nous n’en ayons pas du tout. Nous allons rentrer au château. Je dirai que je suis souffrante, et c’est vrai. Je partirai, dès demain, pour le Midi. Vous continuerez votre campagne électorale. Pierre ! | Elle interpellait le cocher qui se retourna. Mais Savignan, devinant son ordre : — Je vous dirai le nom, madame. Ne rentrons pas. — Pressez un peu les chevaux, fit Geneviève à Pierre. Et quand la voiture roula plus vite : — Ce nom? demanda-t-elle, en s’adressant à Savignan. — Laverdy, répondit:-il. — C’est cela ? dit-elle, avec un nouveau geste de surprise. On vous a parlé de Laverdy à propos de moi ? Elle eut un demi-sourire de dégoût et de fierté, d’accablement et de dédain. — En effet, je crois bien qu’il a feint pour moi, dans le temps. une passion mal- heureuse. Je ne pensais pas qu’elle eût été remarquée. | Elle s’arrêta de sourire, et sa bouche eut un pli d’une amertume indignée. — Alors vous avez cru que j'avais influencé M. Calvières pour qu'il vous prit comme candidat contre le candidat de M. Laverdy, afin de me venger de cet homme ? Elle rit de nouveau d’un rire presque spasmodique. Il faisait mal. Et, gravement, tristement : — C’est trop naturel encore. Ayant rompu avec vous comme j’ai rompu, m’étant mariée comme je me suis mariée, vous deviez me mépriser. — Ne prononcez pas des mots pareils, supplia Savignan. Je suis sans excuse d’avoir, non pas cru, mais seulement écouté ce que l’on m'a dit, sans excuse de vous l'avoir répété. — C’est mieux ainsi, dit-elle. La vérité délivre toujours. Mais oui. Vous m’avez méprisée. Vous en aviez le droit, et pourtant ce n’était pas juste. Elle le regarda profondément, et, mettant la main sur son bras : — Je vous ai vraiment aimé, continua-t-elle d’une voix ferme maintenant dans son émotion. J’ai vraiment somiert une agonie quand Jj’ai sacrifié cet amour à mon devoir. Il y avait vous et il y avait les miens. Quel accent’ elle eut pour dire ces mots! Pour elle aussi, ce roman de leur passé restait vivant, si vivant, qu’une minute, et transfigurée par le rappel passionné de ce souvenir, elle ressembla, d’une façon saisissante, à la jeune fille d’autrefois. Ne l’était-elle pas redevenue pour Savignan, et celui-ci ne sentait-il pas battre son cœur de jeune homme, tandis qu’il répondait, avec une profonde tendresse dans le reproche et un tel pardon : — Ah! pourquoi ne m’avez-vous pas écrit cela, alors ? Pourquoi m’avez-vous laissé sans une parole, sans un signe, sans rien ? Je vous aurais comprise, je vous aurais plainte, au lieu que... — Il m'aurait fallu vous parler de mes parents, répondit-elle. Est-ce que je pou- vais ? Oui, insista-t-elle, est-ce que je pouvais vous dire que mon pauvre père jouait, que mon frère Guy, à Versailles, avait déjà des dettes qui pouvaient le perdre, que maman en avait aussi, avec sa folie du monde. Dans ces misères, une enfant de dix- huit ans voit des hontes. Et puis, si je vous avais écrit, vous m’auriez répondu. J’au- rais entendu le cri de votre douleur, je n’aurais plus eu le courage de mon sacrifice. Enfin, c’est insensé et pourtant c’est ainsi. Je me suis dit : « Plus il me jugera mal, moins il souffrira. Il croira que je me suis jouée de lui, que je me suis mariée pour le 2 À #- Le AN + ÿ - ei e i 1418 + .* p é ‘ à ai « e + £ pee 2 CT. ne GRAS PACE J APR On L AR, 2e % re RAS + ma É 1 r h 4 : * "E s- SE,» Put sn + 7 ” Si METT- 1. pi DA pi + r # » à à Kuf Ré és ñ A ET + + P MP LES VE CET DOUTER NT EN EME De TE) DR S PRIE TRIER gs. PE d dt sis ë ae nd mt 4 SR — = NS Dee er P SUN APE ON AGP ER un, CS © : set ce hotte Edit NE “ Lu > shot is AC RSS. Do ‘ L'ARE" à æ ar Gé CAS» SE % =" 12 ‘4 L # x Ÿ «2 ce. £ 4 V !
Page 26
Pa LES 58 LA PETITE ILLUSTRATION luxe. Ne m’estimant plus, il ne m’aimera plus. Ce sera l’irréparable. C’est ce qu’il faut... » Cette idée me suppliciait, et, dans ce supplice même, je trouvais une force, l'illusion d’un martyre, d’un héroïsme. D’ailleurs ce silence était une loyauté envers celui dont ] ’acceptais la fortune pour y faire participer ceux de mon sang. Tout ce romanesque à rebours, quelle folie ! Depuis, je me suis demandé souvent si j'avais été absolument sincère, si je ne m'étais pas donné de généreux prétextes pour avoir autour de moi tout ce luxe. — Sa main fiévreuse montra ses fourrures, la voiture, la livrée, les che- vaux. — Mais non. Je l’ai eu, ce luxe. Il m’a tant pesé ! | Elle se tut. Cette douloureuse confession rétrospective cadrait trop exactement avec les pensées de Savignan, depuis vingt-quatre heures. Pas une seconde il ne douta de sa vérité. Certains soupirs, arrachés à l’arrière-fond de l’âme, emportent avec eux la conviction. | — Alors, interrogea-t-1l, vous n’avez pas été heureuse ? — Je n’ai jamais eu un reproche à faire à qui que ce fût, répondit-elle, en éludant la question, et déjà toute raidie. — Une femme mariée, qui profère certaines plaintes, livre son mari, et Geneviève était trop fière pour ne pas défendre la dignité de son foyer. — M. Calvières n’a manqué à aucun des engagements tacites que notre mariage supposait. Il a été la délicatesse même pour les miens. Vous avez vu comme il main- tient Soléac, auquel mon père tenait tant. Je peux regretter sa ligne politique. Elle s'explique par l’accueil qu’il a trouvé dans mon monde, après m'avoir épousée. Un homme de valeur et intelligent, comme lui, ne se voit pas sans révolte traité par des gens qui le reçoivent avec sa femme, autrement que cette femme. C’est ce qui est arrivé . à M. Calvières. Il avait le droit d’escompter des alliances. Il n’a rencontré que des hostilités. Il n’a pas eu tort de les ressentir vivement. Ceux qui recevaient froidement parmi eux un nouveau venu n’avaient pas tort non plus. Toutes les sociétés sont exclu- sives par nature. Le tort était à moi, qui n’avais pas prévu les conséquences de cette union. Je les ai acceptées. Quand mon mari s’est retourné contre mon monde, qu'il est devenu ouvertement un des grands électeurs radicaux d'Auvergne, qu’il a fait, de sa maison, un rendez-vous de ministres et de députés d’extrême-gauche, je n’ai jamais admis que l’on discutât son attitude devant moi. Je n’ai partagé aucune de ses opinions, mais Je lui ai tenu son salon. Je m’en suis fait un point d'honneur. Ce motif encore m'a retenue quand il m’a parlé de votre candidature. Vous revoir m'était bien pénible, mais j'aurais eu plus qu’un scrupule, un remords de faire une seule objection. C’est peut-être le retour de M. Calvières vers la cause que vous servez et qui n’a jamais cessé de m'être chère. — Alors, dit Savignan, vous êtes restée croyante ? L'homme de foi venait de trouver, dans les confidences de Geneviève, une telle excuse pour l’homme de passion ! | | — J'avais Si peur, continua-t-il, que votre entourage n eût atteint votre vie religieuse. Ces ennemis de l'Eglise sont si habiles, leur prosélytisme si savant ! Ils ont _ dû tout essayer pour vous détacher. Et comment M. Calvières lui-même ?... — 1] m'a laissée complètement libre, interrompit- elle vivement et avec un regard comme replié sur sa pensée. Mis je me suis mal expliquée. Je ne suis plus croyante. — Pourtant, fit Savignan, vous venez de me dire : « J’aime la cause que vous SETVEZ ». — Oui. — La cause que je sers, c’est l’Eglise. — J'aime l'Eglise. — Aimer l'Eglise, c’est croire. — Non, dit-elle, c’est simplement vous avoir lu. C’est avoir apnris, par vous et un peu par moi-même, que l’on n’a jamais affaibli l'Eglise en France, sans affaiblir la France. L'Eglise est une nécessité française. J’aime l'Eglise parce que je suis Française. Ce sont de bien grands mots pour une pauvre femme ignorante. Je les sens très vrais.
Page 27
LE DÉMON DE MIDI _ 59 Peut-être ces idées-là m’ont-elles été transmises avec le sang. Peut-être ai-je vu de trop près la politique anticléricale et ses dessous. Pour moi, l’Eglise est, chez nous du moins, une institution vitale. Mais ce n’est qu’une institution humaine. — En d’autres termes, répondit-1il, vous croyez au résultat et vous ne croyez pas à la cause... Mais oui. Dire d’une religion qu’elle est vitale et ajouter qu’elle est fausse, c’est comme si un médecin, Fumat par exemple, vous disait : « Vous avez la fièvre ; # prenez de la quinine, elle vous guérira », et qu’il ajoutât : « D'ailleurs je ne crois pas à eee “TER la quinine. Des raisonnements irréfutables établissent qu’elle ne peut pas guérir la qu’un, d’être votre ami ? ‘1e — Je n’en sais rien, fit-elle. — Il comprit qu’elle se retirait davantage encore. — Je me défie des programmes, dès qu’il s’agit de sentiments. Quand ils sont là, on les constate. — Et reniant sa propre pensée par terreur d’être entraînée trop loin : — Une ami- tié ne se projette pas, ne se promet pas. Elle se fait naturellement, et alors on ia recen- naît. Je vous répète, ne parlons plus de moi. Appelée à vous revoir souvent, puisque vous acceptiez cette candidature, j'ai voulu vous avoir donné cette explication. Elle m’a été assez pénible pour que ce soit, de votre part, une charité de ne pas yinsister. Parlons de vous, si vous voulez. Vous avez bien quelque nouveau grand livred’histoire sur le chantier, — Rien de très précis, répondit-il. Le nouveau recul de Geneviève le lui prouvait : une parole trop pressante effarou- cherait ce cœur si blessable. II la vit distinctement se rapprivoiser, ses yeux s “éclairer et s'intéresser, sa bouche se détendre, à mesure qu’il continuait : — Je suis tenté par un grand sujet : le Clergé français dans l’Emigration. a Z SNS NT NTÉE SD Ce ET TRE 13 ï > Fe F "TT | Li
Page 28
FK A É£ TE 3, PH ES 60 LA PETITE ILLUSTRATION Il y a là une histoire si pathétique à écrire ! Tenez : la mort de Mgr de Bonal, l’évêque de Clermont, à Munich, en 1800. Il était servi par quatre de ses prêtres. L’un, adroit pêcheur, allait lui prendre du poisson dans la rivière, un second ramassait du bois mort dans la forêt, le troisième se louait comme commissionnaire, et le quatrième comme manœuvre. D’anecdote en anecdote — quel autre moyen avait Savignan de continuer cette conversation où il ne pouvait plus penser tout haut ? — une demi-heure encore se passa, et comme les chevaux finissaient de monter à plein collier une rampe plus dure, sur laquelle la route mordait en entaille rouge, un gros bourg apparut, étalé sur un plateau entre des montagnes. C’était Besse-en-Chandesse, et le terme de leur excursion. — Vous voyez cette grande maison blanche, à l'extrémité du village ? dit Mme Cal- vières. C’est notre sanatorium. En été, il peut tenir trente malades. Maintenant 1l est presque vide. On y envoie les officiers en convalescence. Nous sommes ici à plus de mille mètres. Et quel air ! Comme lui, ce matin, elle semblait, à cette minute, respirer avec plus de liberté, plus d’allégresse. Ce n’était pas seulement cet air lumineux et léger de la hauteur qui fouettait son sang. Ses yeux plus animés, sa bouche moins amère révélaient le bien- être intérieur que donne une chère présence. Est-il une flatterie plus douce pour un cœur d'homme que cette sensation : suffire à un cœur de femme, le remplir d’une émo- tion profonde, rien qu’en étant là, par un magnétisme de joie inconscient et 1rrésis- tible ? Depuis le début de cette promenade, tout chez Geneviève, ses gestes et ses pen- sées, ses façons de poser la voix et ses façons de sentir, ses silences et ses paroles étaient, pour l’amoureux de jadis, un ensorcellement. C’en fut un encore, arrivés devant le sanatorium, de la voir rougir un peu, à ce mot d’une sœur apparue sur le seuil : — À la bonne heure, madame Calvières ! La santé vous rit par tout le visage, cette fois. Ce n’est pas comme il y a huit jours. Vous en aviez, une pauvre petite mine... C’en fut un de surprendre, dans ces yeux bleus, un éclair d’orgueil, quand elle eut présenté son compagnon à la mère supérieure et que celle-ci, une grosse et courte Auver- gnate, aux prunelles intelligentes dans un visage serré, s’exclama d’admiration : — Monsieur Savignan ! Ce serait donc vrai qu’ils vont vous prendre pour député ? Nous vous connaissons bien, allez, quoique nous n’ayons pas beaucoup le temps de lire. Ce sera Mme Calvières qui aura fait ce miracle. Ce n’est pas le premier. Vous allez voir quelle maison elle nous a installée, à nos malades et à nous. Si nous ne sommes pas en Suisse ou en Belgique, nous le lui devons. Mais venez... La vieille religieuse conduisait les deux visiteurs le long des couloirs ripolinés et à travers les chambres claires de la vaste bâtisse, — une des forteresses électorales du seigneur de Soléac. Combien de voix ne représentait-elle pas ? Aussi avait-il laissé sa femme dépenser sans compter. C’était une série de pièces hautes et larges, sans rideaux, sans étoffes, comme l’exige l’asepsie actuelle, mais gaiement et confortable- ment meublées. Quoiqu'il ne restât, vu la saison, que trois ou quatre malades, des sous- officiers retour d’Indo-Chine, et encore verts de fièvre, ce décor d’hôpital moderne évoquait trop l’idée de la souffrance, de la maladie, du danger de la vie. La grâce élé- gante de Geneviève en prenait un caractère plus attendrissant pour l’homme imagina- tif qui recommençait de l’aimer. Oui. Tout ce qui vit est si menacé. Il sentait cela. Il la contemplait qui parlait à celui-ci, parlait à celui-là, patiente à écouter les moindres remarques de la Supérieure. Il était visible qu’elle s’associait de très près à l’existence de sa fondation. — Et le commandant ? demanda-t-elle, à ce moment. — Il est toujours très paisible, dit la Supérieure. Je ne crois pas qu’il vous recon- naisse aujourd’hui. Mais les visites lui font quand même plaisir. — Allons donc le voir, dit Geneviève. Et, s'adressant à Savignan : — Vous connaissez certainement son nom. C’est le commandant Richin. — Celui de Figuig ? interrogea Savignan.
Page 29
RAT AN EE LC CN HIS FA # Fa. Qi Sr E PA ne LAS ae Eat . RARE Pa 01 OST RDA En ET ME O PR RN EE RAR da nan CNE EUR PS TS nd 4 Ep Lie CRU ER PG ARE PUN RARE 4 IL V À ts HR ENST ge NOR NE TUE POS PU OM RE PORC EUR Sr RIRES fe co 3 Ar ML, Le a HÉTOP ENTAT Li Ce ts ww US : 8 Li à F4 1 Lu Re QE H ” PL En w «| 4 ki ” NA RES + ‘. tes 5 D à ae A 4 d : MORE COQ US l ge rw * D A RATE « ke ; Eu M EU Ne. NU AL CA MR es VAT OR ORGUE, PERS SAR dict RAEY, V4 ? Mn: > eg et 4 | LE DÉMON DE MIDI | 6l — Oui. Vous vous rappelez son geste héroïque ? — Ce coup de revolver qu’il s’est tiré dans la tête, au cours d’une rencontre avec les Marocains pour permettre la retraite à ses cavaliers qui ne voulaient pas le quitter ? Je crois bien que je me le rappelle, et ce dialogue digne de Corneille « — Mon capi- talne, nous ne vous laisserons pes vivant aux mains de ces gens-là. — Vous m’y lais- serez mort. » C’est un miracle, m’a-t-on dit, qu’il en ait réchappé. — Réchappé ? répéta Mme Calvières. Le projectile est entré par un côté du front et so1ti par l’autre. Ses hommes l’ont emporté sous la fusillade des Arabes, croyant bien n’enlever qu’un cadavre. Il respirait encore. La balle n’avait touché dans le cerveau aucun point vital. Il a guéri. On l’a nommé commandant et officier de la Légion d’hon- neur. Un jour, on commence de s’apercevoir qu’il perdait la mémoire. Il donnait deux fois le même ordre, à un quart d’heure de distance, ne trouvait plus les noms de ses à meilleurs amis, son propre nom. On l’a envoyé ici. Mais regardez... & La Supérieure avait ouvert une porte. Savignan aperçut, assis devant la fenêtre, | un homme jeune encore, qui tenait à la main un morceau de bois, dont il mordillait automatiquement et inlassablement une éxtrémité. Il était vêtu d’une redingote bou- tonnée. Sur le revers luisait la rosette. Ses pieds étaient pris dans de gros chaussons de feutre. Deux taches rouges aux tempes HAFNENt la cicatrice de son sublime suicide. — Une de ses dernières manies, dit la Supérieure. Il ne veut pas un autre vête- ment que sa redingote. Et il la brosse, 1l l’astique, il la sangle. LS — Le sens de l’uniforme survit dans le naufrage, fit Savignan. | Quoiqu'il eût parlé à mi-voix, Richin avait sans doute perçu ce mot d’uniforme. Il regarda celui qui l’avait prononcé, avec une attention singulière de quelques secondes. LME Puis la stupeur envahit de nouveau son visage morne, et il recommença de ronger son 1 bois. — Hé bien, commandant, dit la Supérieure. C’est Mme Calvières qui vient prendre de vos nouvelles. .— Madame ?.… demanda Richin. — Mme Calvières, vous la connaissez, voyons ! se — Mne Calvières ? répéta l’hébété. — Celle qui vous a envoyé ce bon café, cette semaine, ce mélange qu’on vous prépare comme en Afrique. — En Afrique ? répéta Richin. #, Une nouvelle lueur passa dans ses prunelles noires, aussitôt éteinte, et 1l continua de mâchonner son bois, peut-être plus nerveusement. — [Il vaut mieux le laisser, dit la Supérieure, pour qu'il ne s’excite pas. — Qu'il esi à plaindre ! fit Savignan, la porte refermée. — Qui sait ? répondit la religieuse, comme se parlant à elle-même. Finir dans cette humiliation, c’est peut-être une grande faveur de Dieu. Mais, conclut-elle, avec | un bon sourire, une loque humaine est tout de même un triste spectacle. Il ne faut ‘& pas que M. Savignan quitte notre Besse sur cette impression. Madame Calvières, | vous devriez le mener au lac Pavin, avant de repartir. Une de nos sœurs a poussé jusque-là, ce matin, pour quêter dans les fermes. Le lac est gelé, maïs on passe encore | en voiture. Vous le connaissez, ce lac, monsieur Savignan, puisque vous êtes du pays. EUR Vous verrez. Il est bien plus beau en hiver qu’en été. ï — Je n’y suis jamais allé, ma Mère, dit Savignan, sans oser ‘regarder Geneviève Le qui détournait ses yeux. À plusieurs reprises, durant leur séjour à Saint-Saturnin, sub exXCursion au plus Re +58 sauvage des lacs d'Auvergne avait été mentionnée comme un projet jamais réalisé. + | À cause de cela, Savignan s'était toujours arrangé, durant ses expéditions pédestres RS - avec Lartigue, pour éviter cette promenade. Il eut une seconde d’hésitation. Pourtant, 1e il ajouta : | 15 — Si madame Calvières ne craint pas de faire ce détour 2... PS. tr à » s #7 . k FER re 2 £ A pi pr : re pal |, se ne LS er. CRT AT TE LL je É » Le re db A JANTES AA ARS AE
Page 30
62 LA PETITE ILLUSTRATION — Non, dit-elle. Mais alors, partons, pour ne pas rentrer à Soléac trop tard. | | Sans doute cette dernière évocation du passé par le seul nom du Pavin l’avait de nouveau remuée. À peine remontée dans la victoria, elle eut sa voix grave pour reprendre la conversation, au point même où elle l’avait interrompue, une heure et demie aupa- ravant. — Comment voulez-vous, fit-elle, que je croie en Dieu, quand je vois des iniquités comme celle-là : cet officier récompensé de son héroïsme par cette dégradation ? Que ces décadences affreuses atteignent des gens qui ont mésusé de la vie, cela se comprend. Mais un Richin ? — Vous avez entendu la sœur ? répondit Savignan. S'il n’y a pas d’autre vie, vous avez raison. Mais il y en a une autre. Ces désordres mêmes et notre révolte contre eux nous le démontrent. — Ils démontrent seulement que celle-ci ne vaut pas la peine d’être vécue, dit- elle. Je n’avais pas besoin de cette preuve. | La voiture gravissait maintenant la route qui monte au-dessus de Besse, sur le flanc droit de la vallée de la Couze. A cette hauteur, les plaques de neige commen- caient de se faire plus fréquentes, plus larges, plus épaisses, et les postiers de marcher plus doucement à cause du verglas. On entendait, mêlé à leurs sonnettes, le gémisse- ment des essieux des chars qui descendaient les pentes de la montagne, attelés de maigres bœufs. Pour les laisser passer, le cocher Pierre ralentissait ses bêtes. À un . moment, il s’arrêta tout à fait. . — Je n’ose plus avancer, madame, dit-il, en se retournant. Les chevaux ne sont pas ferrés pour ça. : — Nous marcherons, dit Geneviève à Savignan. Ce serait trop dommage d’être venus jusqu'ici et de n’avoir pas vu le Pavin. Je ne suis pas comme les chevaux, conti- nua-t-elle en descendant de la voiture et en frappant légèrement le sol de ses bottines à double semelle dans lesquelles ses. pieds restaient si fins. Je suis chaussée pour cela. Et, avisant un enfant qui s “attardait à à épier l’équipage, tout en ramassant du bois mort dont il faisait un fagot : _— Nous sommes loin du lac, mon petit garçon ? demanda-t-elle. L'enfant montra, de la main, à quatre cents mètres peut-être, une maison bâtie de guingois sur le bord du chemin, pour éviter les coups de vent, sans doute. — Quand vous êtes à l’auberge, vous montez à gauche, et vous en avez pour un quart d'heure. — Nous avons tout le temps, dit-elle à Savignan, à condition de ne pas traîner, d’autant plus que la route n’est pas commode. Elle cherchait où poser ses pieds, en riant de ce rire gai qu’elle avait gardé malgré les duretés de sa destinée. Plusieurs fois, depuis le début de la promenade, elle avait montré cette rapidité à passer de la plus intense émotion à une innocente gaieté d’en- fant, et, chaque fois, ce contraste avait ému Savignan comme une preuve que des réserves inentamées de jeunesse demeuraient en elle. Il la regardait, à présent, qui allait, un peu gauche et pourtant légère — ici, choisissant, pour y cheminer, quelque crête de gazon séché — là, se hasardant sur une plaque de verglas, la tâtant avant de s’y appuyer — ailleurs, se trompant sur l’épaisseur de la neige, s’y enfonçant jusqu’à la cheville, et 1l devait l’aider à se dégager, la prendre par le bras, la soulever, sentir le poids de son corps. Quel trouble et déjà quel enivrement ! Cette marche pénible animait, rosait les joues minces de Geneviève. La fauve nuance du vison de sa longue ‘jaquette, de son manchon et de sa toque s’harmonisait au ton fauve des hêtres semés dans la forêt et des pacages dans la vallée. Chacun de ses mouvements la révélait sou- ple et agile. Comme un effluve émané d’elle emplissait son compagnon d’une extase dont il n’aurait pu dire si elle tenait davantage à la joie ou à la souffrance. Cette créa- ture dont chaque geste le bouleversait, il l’avait rencontrée, il l’avait aimée, vierge,
Page 31
LE DÉMON DE MIDI 63 RS CS D C'Œnt et elle était la femme d’un LA autre. Jadis, s’ils avaient réa- lisé le projet de cette prome- nade à ce même lac, ils au- raient suivi le même chemin, elle, n'ayant encore appartenu à personne. Îl ne se disait pas cela avec des mots, mais ces idées remuaient en lui, confusément, mêlées à son désir, à son adoration, à son bonheur, car c’en était un, ct si polgnant, que cette pro- menade, seul, avec elle, dans ce paysage. [ls étaient arrivés devant la bâtisse désignée par le petit bûcheron. Deux grands chiens accoururent au- » * PACPT A Elle lui avait rendu son baiser.
Page 32
64 LA PETITE ILLUSTRATION devant d’eux, en aboyant. Une fillette toute blonde, les pieds nus dans de gros sabots, en retenait un par le collier. Le robuste animal la traînait sur la neige, tandis qu’elle criait : — Tais-toi, Sultan ! Tais-toi, Labri ! Puis, s'adressant à Savignan et à Geneviève et devançant leurs questions : — Îls crient comme ça, messieurs et dame, mais ils ne mordent pas. Vous allez au lac 7. Je vous conduirais bien, mais je suis seule à l’auberge. Vous ne pouvez pas vous tromper. C’est droit devant vous, en montant. Prenez par le pacage. Le sentier est trop glissant. | — Comme tous ces montagnards sont polis et complaisants ! dit Mme Calvières, tandis qu'ils quittaient la route pour s’engager dans le pacage. Cette dernière pente était rude. A leur droite, bouillonnait dans un éboulis de roches, le ruisseau qui sort du Pavin. À leur gauche, la forêt s’épaississait, de plus en plus sombre, et Geneviève insistait : — Ça nous change de nos ouvriers d’Aulnat ! Elle ne se doutait pas de l’effet produit sur son compagnon par ce nos révélateur du ménage et qui faisait écho, à quarante-huit heures de distance, au nous prononcé par son mari. Elle continuait de monter, gracieuse et hardie. Tout à coup, elle jeta un cri, elle dit : — Je vois le lac !.… Le Pavin s’étendait devant eux, vraiment digne, par sa solitude et sa sauvagerie, du nom qui lui a été donné : Pavens, le redoutable, l’effrayant. C’est une nappe d’eau presque ronde, d’une circonférence d’une lieue environ, prise entre les bords taillés à pic d’un cratère. Cela fait une immense coupe, remplie, jusqu’aux deux tiers de sa profondeur, par cette eau, immobile, verte et glacée. Au-dessus s’érige la longue falaise circulaire et boisée. Le lac était recouvert, en ce moment, d’une couche de glace qui arrivait tout près du bord. A peine s’il restait une marge d’eau libre qui se crispait dans un clapotis imperceptible. Le soleil frappait cette glace miroïitante, comme givrée. La neige des derniers jours et de la nuit blanchissait les cimes des sapins et des mélèzes. Elle avait fondu sur les feuilles séchées des hêtres. L’ensemble formait un horizon d’hiver de la plus farouche beauté. Pas trace de vie humaine, qu’une barque, un vieux bachot, noyée d’eau et amarrée contre une pierre. Une paix de tombe envelop- pait l’ancien volcan, coupée par le bruit des branches mortes qui criaient sous les pieds de Savignan et de Geneviève. Ils étaient demeurés, quelques minutes, sans échanger une parole, soudain saisis par cette apparition. Puis ils s’engagèrent machinalement dans l’étroit sentier ménagé entre le lac et la forêt, sans se parier davantage. Que se dire qui ne leur fit mal ? La solennité de ce lieu et de la saison s’accordait, d’une façon trop mystérieuse et trop intime,avec ce moment de leur vie à tous deux, cet automne commençant de leurs années. Ce gel en train de gagner sur l’eau vivante, quel symbole du froid de la vieillesse envahissant l’âme, de la destinée opprimant, paralysant la sensi- bilité ! Mais les saisons changent, la nature ne veut pas mourir. Pour la forêt, pour le lac, le printemps renaît. L’eau vivante triomphe de la glace. Les feuilles vertes repous- sent aux arbres. L’existence humaine, elle, n’a pas deux printemps. Quel conseil, pour ceux que menace l’hiver de l’âge et qui n’y sont pas encore entrés, de ne rien laisser perdre des heures qui leur sont comptées, de les étreindre, de les presser, d’en boire avidement toute l’ivresse ! Louis Savignan et Geneviève Calvières n'étaient certes pas venus là pour écouter ce conseil et pour éprouver ces sensations. Mais que savaient-ils de leurs volontés d’auparavant ? Rien, sinon qu’elle était elle et qu’il était lui. Le fantôme du mari, évoqué de nouveau avec tant de force, tout à l’heure, s’effaçait de l’imagination de Savignan. Îl ne voyait plus, il ne pensait plus qu’une chose : à un point et un moment de leur existence, Geneviève et lui avaient été au carrefour de deux chemins. Ils pou- vaient suivre le même. Ils s'étaient séparés et voici que leurs routes se croisaient de nouveau. Allaient-ils se séparer encore ? Geneviève, elle, durant les trois heures de ce tête-à-tête, venait de goûter cette douceur inconnue, depuis tant d’années : se confier,
Page 33
LE DEMON DE MIDI 65 se parler, être comprise. « Quelle vie j'aurais vécue avec lui, toujours, si j’avais voulu ! » Cette idée l’obsédait, à cette minute, s’emparait d'elle, la possédait, mêlée au fris- sonnement de l’eau presque à ses pieds, à la palpitation de l’air autour d’elle, au trem- blement des feuillages dorés dans les taillis. Une langueur l’envahissait, indéterminée et désolée. Elle aurait voulu pouvoir la lui dire, se pleurer avec lui, le pleurer, tant la beauté désolée de ce coin du monde détendait soudain la fibre la plus intime de son cœur. La lui dire ? Il était là tout près. Elle entendait sa marche, et elle n’osait même pas se retourner pour le regarder. Elle avait peur de lui, d’elle-même. Elle eut peur de son propre silence, à la fin. Elle allait toujours. Un banc rustique avait été disposé à un détour du sentier. Ce lui fut un prétexte de s’arrêter. Elle s’y assit. — C’est d’ici que l’on voit le mieux le lac, dit-elle. Et, regardant l’heure à la montre de son bracelet : — D'ailleurs, il faut songer à retourner. — Déjà ! répondit-1l, en s’asseyant auprès d’elle. Rien qu’à sa voix, elle comprit qu’il partageait son émotion, qu’il sentait la mélan- colie passionnée de cette heure avec elle et comme elle. Il insista : — Non. Restons encore, quelques minutes. En aurons-nous encore de semblables ? Pensez qu'après vous avoir perdue, des années, je vous ai retrouvée pour vous reperäre encore. — Il faut retourner. répéta-t-elle. Et elle se leva, toute frémissante. — Geneviève ! supplia-t-il, en lui prenant la main. À s'entendre appelée ainsi, après vingt ans, avec le même accent, le même regard par cet homme qu’elle n’avait jamais oublié, son émotion fut si forte qu’elle se mit à trembler de tout son corps. Il la força de se rasseoir, et il dit : — Pardon. Je sais que ce n’est pas bien, que j’abuse de votre confiance, que je n’ai pas le droit de vous parler ainsi. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas. | Et, douloureusement, sauvagement : — Je vous aime. Je sens que je n’ai jamais cessé de vous aimer, jamais. C’est l’ancienne passion qui est toujours là... Que je vous aime ! Ah ! que je vous aime ! Elle continuait de trembler, mais sans plus essayer de s’enfuir. Elle le regardait avec des yeux où 1l pouvait lire une épouvante et un ravissement. Il l’attira à lui, et dans un geste de folie, 1l chercha, des lèvres, ces yeux dont il sentit les paupières battre convulsivement, ces joues devenues si pâles et brülantes, cette bouche frémissante. Il crut qu'il allait mourir. Elle lui avait rendu son baiser. Et, tout de suite, se déga- geant et lui prenant à son tour les mains dans les siennes, non moins sauvagement que lui, tout à l’heure, et non moins douloureusement : — Et moi aussi, dit-elle, je vous aime, et je n’ai jamais cessé de vous aimer. VERS LA DOUBLE VIE Certaines paroles, à peine prononcées, laissent celui ou celle qui les a dites dans un état de stupeur. Tel Robinson apercevant sur le sable mouillé du rivage l’empreinte fraîche d’un pied humain. En exprimant l’inexprimé, en donnant forme à des senti- ments jusqu'alors indistincts, elles nous révèlent soudain à nous-mêmes, et nous ne nous reconnaissons pas, étonnés devant les profondeurs obscures de notre cœur ! Avant d’avoir parlé, Savignan sentait bien qu’il aimait Geneviève. Il ne le savait, ni comment, ni avec quelle reprise de frénésie! Les femmes, pour qui l’existence sentimentale est toute l’existence, se connaissent mieux, surtout quand elles vivent, comme Gene-
Page 34
66 | LA PETITE ILLUSTRATION Le frisson du soir courait sur le paysage d'hiver. viève, dans une complète solitude morale, au milieu de l’agitation du monde. Celle: ci, avant d’avoir parlé, savait son amour ; elle ne savait pas sa faiblesse. Ce baiser. passionnément reçu et rendu, cet aveu arraché à son trouble, venaient de la lui décou- vrir, et Savignan aussi venait d'apprendre la sienne. Ils demeurèrent un instant muets. à la fois ravis de cet unisson dans la tendresse, et comme épouvantés. Elle qui mettait son orgueil, depuis vingt ans, à tenir, avec une loyauté d’honnête homme, le pacte de son mariage sans amour, elle avait manqué à la foi jurée. Qu’importait qu’elle ne se fût pas donnée entièrement ? L’abandon physique dépend des circonstances. Il est, tôt ou tard, inévitable, quand l’abandon de l’âme a été complet, absolu, déclaré. Quoi- que Savignan fût le contraire d’un libertin, il avait senti, en étreignant cette femme, en pressant contre lui la forme souple de son corps, en lui baisant la bouche, en buvant son souffle, qu’elle serait sa maîtresse. Pas maintenant, et dans les conditions brutales que la possession immédiate eût supposées, mais demain, mais après-demain, mais dans quelques jours, dès qu'ils se retrouveraient dans une solitude propice. Cette étreinte et ce baiser, n’était-ce pas déjà une possession, et, avec les principes religieux qu’il professait, un péché mortel ? Quelle défaillance pour celui que, tout à lheure, la supérieure des Hospitalières de Besse accueillait comme un défenseur respecté de l'Eglise ! Pour le père de Jacques, si pénétré de son devoir envers son fils, quel crime contre sa propre autorité ! Les fautes auxquelles nous incite le Démon de midi ont cela de redoutable qu’elles sont lucides. Ses victimes roulent dans le gouffre, les yeux ouverts. Les deux complices n’avaient pas désuni leurs mains qu’ils mesuraient déjà, dans un éclair, le désastre de leurs deux consciences, cette ruine de leur vie morale, soudainement, irréparablement consommée. Mais ce ne fut qu’un éclair, et, tout de suite, la grande vague de passion qui les avait soulevés recommença de les rouler, d’au- tant plus violente et plus irrésistible qu’une commune réserve les fit s’arrêter dans leurs caresses, par une instinctive terreur que la fièvre des sens ne s’éveillât en eux
Page 35
s . É s?-58 LE Le 4 3 à s d'' PART TE r 4 . + ns + % ve \ 4 =. - a 12" A æ v 2 2h, + "t 27 M ras HOUSE és À 2” n 3 A” LES 1 \ ur 4 LÉ : d« A mA ÉCART OT 4 1 2 SET ANA TPE n'a #, Fe 0 A LNetEE à voiture, et ils reprirent, en sens inverse, le chemin parcouru, l'après-midi. Quand es l’âme a été touchée dans son point trop intime, trop secret, tout mot prononcé semble 24 une profanation. Ils s'étaient pris la main, sous la couverture de fourrure, et, durant | v2 #4 FA tout ce retour, ils ne se parlèrent plus que par des étreintes dont la dernière se fit pas- Dr sionnée comme un adieu et comme une promesse. Leurs doigts se désenlacèrent quand se la voiture entra dans la cour de Soléac et une souffrance qu’il n’avait jamais soup- çonnée angoissa le cœur de Savignan. Il entendait la voix du mari, de son hôte, qui s’avançait au-devant d’eux et qui disait : — Je commençais à être un peu inquiet. Je partais avec l'automobile à à votre recherche. Que vous est-il donc arrivé ? — Nous avons voulu aller jusqu’au Pavin, répondit Geneviève. — Et vous avez dû marcher dans la neige, dit Calvières, et mettre une heure à faire un kilomètre. Je connais ça. Montez vite vous changer, ma chère amie, c’est plus prudent. Vous aussi, mon cher monsieur Savignan. Vous savez, nous dînons en redin- gote, démocratiquement, Vous trouverez votre courrier sur votre table. Je l’ai pris à la poste, en passant, pour que vous l’ayez plus tôt. — Et Aulnat ? interrogea Geneviève.
Page 36
68 LA PETITE ILLUSTRATION — Aulnat ? Il rit de son rire haut. Hé bien ! j'avais vu juste. Laverdy travaille. Fayot donne en personne... C’est moi qui aurai leur peau. Des deux petites phrases dites par Geneviève, l’une, celle sur le lac Pavin, était une des demi-vérités comme les femmes excellent à en énoncer, et, dans l’espèce, une précaution inévitable. Geneviève ne pouvait pas, étant donné la présence de ses domes- tiques sur le siège, cacher sa promenade à son mari. La lui avouer c’était l’obligation de lui mentir par réticence, — de quel innocent mensonge, comparé au reste ! L’autre phrase, celle sur Aulnat, était une ruse, non moins légitime, pour couper court à l’interrogatoire, en remettant Calvières dans le cercle de ses préoccupations. N’im- porte qui eût trouvé si naturelle cette petite diplomatie féminine, et se fût réjoui de constater que l’imprudence de cette promenade prolongée n’éveillait aucun soupçon. Mais Savignan, dès sa plus lointaine jeunesse, n’avait connu aucun de ces compromis, rançon forcée des amours défendues. Tandis que Geneviève parlait, il eut soudain une sensation aiguë de fourberie et de complicité. La poignée de main de Calvières l’ac- cabla, lui mit le rouge au visage, et ce lui fut un soulagement de gravir seul l’escalier ++ qui conduisait à son appartement. Il venait, pour la première fois, de subir le violent R contraste qui fait le drame moral de l’adultère : la beauté, l’exaltation, la poésie de l’amour, d’une part, et d’une autre, tout de suite, la hideur de la déloyauté. Cette impression de la double vie où les sensibilités blasées goûtent d’âcres délices, où une sensibilité vierge et fière tressaille de honte, Savignan devait la retrouver, plus forte encore, dès son entrée dans son petit salon. Son courrier l’attendait, placé sur sa table, comme l’avait annoncé Calvières. Il se composait de journaux, parmi lesquels plusieurs numéros en retard du Germe, et de lettres dont une de son fils. Le Germe ! C'était la Revue de défense religieuse à la fondation de laquelle il avait travaillé, pour laquelle il avait consenti, lui, l’historien, lui, l’homme des longues recherches et des graves | ouvrages, à se faire Journaliste, à écrire des articles. Il avait donné le titre. Il avait FAN donné l’épigraphe, le verset de saint Luc imprimé sous ce titre : Exit qui seminat seminari semen suum. Le semeur est sorti pour semer la semence. Il tressaillit. Ses idées surgissaient soudain devant lui pour lui dire : « Tu crois cependant en nous. Pour- quoi nous as-tu trahies ? ».. L'écriture de son fils ? C’était sa vie de famille, de devoir, d’honneur qui se levait, elle aussi, pour l’arrêter sur la pente où le Démon, annoncé par dom Bayle, le poussait, l’entraînait. Descendrait-il plus avant ? Du même geste dont il aurait saisi une branche d’arbre, une touffe d’herbe, pour s’y raccrocher, s’il Le. eût réellement roulé dans un abîme, il prit l’enveloppe où son fils avait tracé l’adresse : À Monsieur, Monsieur Louis Savignan, au château de Soléac, Puy-de-Dôme, en fermes et hauts caractères. Notre écriture c’est nous-mêmes. Celle-ci, par son élan et sa simpli- cité, disait la belle âme fervente du jeune homme, et, pour le père qui le connaissait si bien, son excès de sensibilité, son trouble intérieur. Il déchira l’enveloppe après l’avoir contemplée en songeant : — « S'il avait su ce que je pensais, ce que je sentais, à la minute où il mettait ve cette lettre à la poste !.…. » Fo Et il lut : {« Paris, 8, rue Cassette... 23 octobre 1912. Mon cher et admirable papa, > Il me faut toute ma conviction que ton entrée au Parlement marquera une date dans l’histoire de nos libertés religieuses pour me consoler de t’avoir quitté. Je me ré- Jouissais tellement de faire avec toi ces pèlerinages à l’Auvergne de ton enfance et de ta Jeunesse, qui est aussi celle de tous nos morts, puisqu'il y avait des Savignan à Issoire, lors du terrible siège. Tandis que le train m’emportait vers Paris, je me forçais, pour n’être pas trop triste, à me représenter ton arrivée à Soléac. Je te voyais, le long de la route, étonnant M. Calvières par ta conversation et lui prouvant que l’on peut être un homme très instruit, très intelligent et un fervent catholique. Je te voyais installé dans Tube we Ca RQ PE TC OUR A TAN TE AT RO RS NAS dé a ARORS TE RSR REA $ ARE OS MAR EE à 7 p v
Page 37
LE DÉMON DE MIDI °69 le château que je m’imaginais comme un de ces donjons dont parle Fléchïer et où le sau- vage Canillac entretenait ses acolytes : Sans-Fiance et Brise-Tout. Qu'il est beau de À ‘prendre comme citadelle, pour une campagne d’idées, ce qui fut, däns des siècles bar- ‘ | ‘bares, le repaire de la violence et de l’iniquité ! Je te voyais visitant tes futurs électeurs, Ë et les étonnant, eux aussi. Un candidat qui ne flatte pas, qui ne mente pas, qui se pré- À ‘sente comme une conscience s’adressant à des consciences, qui prenne au sérieux les | formules de liberté, d'égalité, de fraternité, qui réalise ce magnanime programme de Lamartine : « Mettre Dieu dans la politique, l’homme y est trop », quel paradoxe, dans ‘la France de 1912, trompée par les charlatans, exploitée par les faiseurs’et hypnotisée sur des intérêts de clocher ! Tu la traduiras, cette expression profanée, dans sa vérité. Intérêts de clocher ? Soit. Mais le clocher, c’est l’église, le haut point d’où résonne l’appel à l’âme, à toutes les nobles parties de l’être. Mon père, avec quelle allégresse jé ferai cette campagne avec toi, quand le moment sera venu ! Je compte bien que’tu n’auras 16 ‘pas d’autre secrétaire que ton Jacques. Ce sera le meilleur entraînement à mon ‘service militaire. J'aurai tant bûché d’ici-là que mes examens de droit seront préparés. Je pour- 4 rai me donner tout entier à cette œuvre, car c’est pour moi une Œuvre, au sens religieux du mot. Ta candidature est un épisode de cette grande reconstruction catholique fran- çaise à laquelle j’ai voué par avance ma vie, comme tu lui as voué la tienne: Je ne ferai que marcher dans tes pas, en disant comme Dante à Virgile, et pas uniquement: 4 avec De >: mon esprit, mais avec ma chair et mon sang : re > Tu se ’lo mio maestro à il mio autore (1). i > Ah ! j'en aurais bien besoin, aujourd’hui, de mon guide et de mon’ auteur, pour dissiper le trouble où m’a jeté une rencontre que j'ai faite, hier, trois heures après mon arrivée. Elle ne te plaira guère. Je n’ai pas pu l’éviter. J'avais bien voyagé, sans autre compagnon dans mon compartiment que les Grands Jours d’ Auvergne. J'avais pris ce LE livre pour me conformer à ton conseil : « Quand on vient de voir un pays, lire des Mé- | motres qui s’y rapportent. » J’ai senti combien tu avais raison, et comme l’histoire s’anime avec ce procédé. La province française, au dix-septième siècle, m’est devenue, pour un moment, si présente ! J’ai tellement eu la sensation de cette société dont j'admire, comme toi, l'ordonnance et l’assiette! Seulement... Seulement, il y manque le misereor super turbam que notre âge de désordre aura pourtant prononcé : ce frémis- sement devant la misère dont Notre-Seigneur fut saisi devant Lazare, Tu te rappelles : Jesus ergo, ut vidit eam plorantem, infremuit spiritu (2). Mais je me perds. Comme tou- jours, en t’écrivant, trop d’idées se pressent en moi. Je voudrais te les dire toutes, et “cela fait une anarchie, toi qui la détestes. Je reviens à mon voyage. J’achevais le volume à Villeneuve-Saint-Georges, et, sur le coup de sept heures et demie, j'étais assis seul, à notre table, dans notre salle à manger de la rue Cassette, en train de déguster, servis par notre Célestin, les petits plats complaisamment mijotés par notre Mariette. Tu me manquais beañcoup, mais de revoir ce brave ménage m'était tout de même une joie. Ce vieux mari et cette vieille femme, qui servent chez nous depuis vingt ans, et qui ont trouvé le moyen, avec leurs gages, d’élever quatre enfants, me paraïssent si vénérables. La vertu dans le peuple, oh ! l’émouvante chose ! Tu aurais bien ri, si tu avais entendu les questions que m’a posées Célestin, en me servant mon dîner. Il est persuadé qu’une fois nommé député tu seras ministre. «Et alors, monsieur quittera d'ici?» L’idée que ta fortune politique puisse leur profiter, à lui, à sa femme et à ses enfants, ne traverse pas son esprit. Ce qui le préoccupe jusqu à l'inquiétde; c’est que la maison puisse devenir moins studieuse, moins solitaire, moins simple. Comment veux-tu que jé n’aime pas la démocratie, quand je vois quelles belles fleurs de délicatesse l’âme plébéienne porte naturellement, lorsqu'on lui a épargné l'injustice et qu’elle a été pénétréé dereligion ? “(1) Enfer, I, 85.. (2) Saint Jean, XI, 33.
Page 38
” & & ÉTEN 70 LA PETITE ILLUSTRATION » C’est au sortir de ce dîner solitaire que s’est produite la rencontre en question. J’avais voulu marcher un peu, pour me détendre du train. Je n’avais pas fait cent pas que je me heurte sur le trottoir de la rue de Vaugirard, devant le jardin, à qui? À l’abbé Fauchon. Tu sais, mon père, avec quelle sincérité je t’ai promis, à l’époque, de réduire mes relations avec lui à un minimum. Je ne t’ai pas caché que cela me coûtait. Tu as insisté. J’ai obéi. Tu m’as toujours dit aussi que tu n’exigeais pas de ma part l’oubli des bontés que mon ancien maître a eues pour moi, pendant tant d’années, quand j'étais petit garçon, puis adolescent à l’école Saint-André. Ce n’était done pas manquer à ma promesse que de le saluer. Il me rendit mon salut, sans me reconnaître d’abord, absorbé qu’il était dans sa pensée. Je ne pus me retenir de me retourner quand il m’eut dépassé. Il se retournait aussi. Nos regards se croisèrent. Il rebroussa chemin pour venir à moi. > — Voilà longtemps que je ne vous ai vu, Jacques, me dit-il, en me prenant la main. Ne vous excusez pas; c’est trop naturel. » Et il ajouta, s’appliquant à lui-même une phrase de l’Ecriture qui t’est chère : « Nous n’offrirons pas au Seigneur des sacrifices qui ne nous aient rien coûté. » Tu ne saurais croire, papa, quelle impression ce texte me produisit. N’y aurait-1l entre vous qu’un malentendu? Je l’ai très souvent pensé, en constatant la communion de votre esprit dans certains versets de la Bible. Ah ! si tu pouvais te rapprocher de lui, avant l’irréparable ! Il continua : « Oui, ma rupture avec ceux que j'ai pourtant contribué à former, comme vous, est ma grande épreuve. Vous, du moins, j'ai su longtemps ce que vous faisiez. Dominique Andrault me par- lait de vous avant d’aller au régiment. Mais lequel de vous garderai-je quand ils m’au- ront excommunié comme Loisy, nominatim ac personaliter, et qu’ils auront prononcé le vitandum esse atque ab omnibus vitari debere?.… Ah ! oui ! ah ! oui ! l'Eglise romaine manque de cœur... » » Jamais je n’avais entendu cet homme, si ferme d’habitude, si maître de lui, par- ler avec cet accent. J'étais bouleversé. Nous nous trouvions sous un bec de gaz dont la lumière sculptait en relief ce masque d’ascète. Quelle lassitude autour de ses paupières ! Quelle amertume dans le pli de sa joue creusée et autour de sa bouche ! Mais quelle flamme dans ses prunelles sombres ! Un mouvement d’une immense pitié me fit lui dire : > — Moi non plus, mon cher maître, je n’ai pas cessé de demander de vos nouvelles. C’est aussi Dominique Andrault qui m'en donnait... > — Il a dû vous dire alors que j’ai tout fait pour éviter cette rupture avec l'Eglise. Ils m'ont demandé de ne plus collaborer à l Apo logétique nouvelle, où je ne signais pour- tant pas de mon nom. Je signais Justin. In y a plus de Justin. Ils m'ont demandé de ne pas publier ma brochure sur la réconciliation de toutes les communautés chrétiennes. Elle n’a pas paru. Quand 1ls m’ont refusé l’émprimatur pour mon étude d’histoire, — d’histoire ! vous m’entendez, Jacques ! — sur la Discipline des premiers siècles, je leur ai répondu par la parole de Léon XIII : Ne quid veri non audeat ; — tout ce qui est vrai, osez le dire. J’ai dit que les prêtres alors étaient mariés. Est-il vrai, oui ou non que, dans sa lettre à Tite, saint Paul recommande que l’évêque soit le mari d’une seule femme, unius uxoris wir ? Est-il vrai, oui ou non, qu’au cinquième siècle, Léon le Grand exigeait encore que l’on ehoïsît pour les ordonner prêtres des hommes mariés à une seule femme : cum unicé et virgine ? Le livre a paru. Ils m’ont interdit. J’en ai appelé à Rome. Rome m’a répondu, par l’intermédiaire de l’archevêché, une lettre. Quelle lettre ! Tandis que j’en écoutais la lecture, une évidence achevait de se faire en moi : le Christ n’est plus avec Rome, puisqu'il a dit : Sanctifica eos in veritate ; Sermo tuus veritas est, et que Rome a peur de la vérité. Ah ! mon enfant, Pascal a raison : « Jésus sera en agonie Jusqu'à la fin du monde ». Sa Passion dure toujours. Toujours il est vendu par Judas, et toujours avec un baiser. Judas? Savez-vous où il est aujour- d’hui ? Il est à _. Le vrai nom du Vatican, le savez-vous ? C’est Hakeldama, le champ du sang. | » Il tira de la EE de sa soutane un paquet d’épreuves, et, de son doigt que la | violence de son émotion faisait trembler, il me montra ce mot : Hakeldama, sur la pre- mière feuille.
Page 39
LE DÉMON DE MIDI 71 » — «C’est le titre du livre que je viens d'écrire et qui paraît cette semaine. Ils me frapperont ; ils m’excommunieront. Quand je serai ce vitandus, vous ne me saluerez même plus, ni vous, ni Dominique. Mais j'aurai délivré mon âme, et c’est une conso- lation pour moi de vous l'avoir dit. » » Puis, posant sa main sur mon épaule et me regardant avec des yeux où mainte- nant roulaient des larmes, il ajouta d’une voix étouffée : » — « Adiéu, mon enfant. Priez pour moi qui prierai pour vous. Adieu. » » M. Fauchon avait disparu depuis longtemps dans l’étroite et sombre rue Férou : _ j'étais encore là, si remué par cet entretien que je dus m’ appuyer contre la grille du Luxembourg, avant de reprendre ma promenade. Quand je rentrai, une heure plus tard, après avoir erré dans le quartier, pour tromper mon agitation, Je n’avais pas re- trouvé mon calme. Ma nuit sé passa presque sans sommeil à méditer le moyen d’empê- cher que ce malheureux homme ne consomme sa ruine par la publication de ce pam- phlet, de cet Hakeldama — quel titre ! — évidemment écrit dans l’égarement de la colère. J’ai tellement eu l'impression qu’il est d’une absolue bonne foi, et c’est un si bon prêtre, si vraiment apostolique, si croyant ! Peut-être n’a-t-on été ni très adroit, ni sur- tout très juste pour lui, en haut lieu. Ce n’est pas le fils de Louis Savignan qui se per- mettrait cette coupable inconvenance de juger le Pape. Est-ce manquer de respect au Souverain Pontife de dire qu’entre un abbé Fauchon et lui trop de choses s’interposent, et trop de gens ? A-t-il été renseigné exactement ? Je n’accuse pas ses informateurs de lui avoir menti. Mais, outre qu’ils peuvent s’être eux-mêmes trompés, il y a une per- spective du témoignage qui se fausse si aisément, à distance, alors qu’il s’agit des faits les plus positifs. À fortiori, dans ce domaine de la conscience religieuse où les moindres malentendus sont tragiques! Si Pie X avait vu l’abbé Fauchon comme je l’ai vu, s’il l’avait entendu comme je l’ai entendu, il l'aurait plaint, je te l’assure. Il aurait eu ce mot du cœur dont ce cœur malade a tant besoin. Si Hakeldama paraît,ce mot ne pourra plus être prononcé. Z} faut qu’il ne paraisse pas. M. Fauchon a parlé de cette semaine. Les jours vont donc compter, presque les heures. -» Mon père, j’ai bien réfléchi ; tu peux faire ce miracle, et toi seul. Qu’après-demain M. Fauchon trouve dans son courrier une lettre de toi où tu lui dises ce que tu ressens certainement, à cette minute, en me lisant, ton immense pitié pour l'épreuve que sa foi traverse, ta reconnaissance persistante pour son dévouement d’autrefois à mon égard, ton respect pour son caractère, ton désir d’avoir une conversation avec lui avant que son livre publié provoque un scandale irréparable. Ton retour n’est pas bien éloigné. Il peut l’attendre. Il l’attendra, si tu fais cette démarche. Naturellement, nous n’avons jamais parlé de toi. Vous pensez de manières trop différentes. Mais qu’il t’es- time, qu’il t’'admire, j'en ai une preuve indiscutable ; aucun de tes livres n’a paru sans qu il fût aussitôt dans sa bibliothèque. Je me réppelle combien cela me touchait, quand _ j'allais le voir, etaussi que la couverture de ces volumes fût de plus en plus fatiguée. Pourquoi ? Parce qu’il ne cessait pas de te relire, de discuter avec toi dans sa pensée, de te sentir supérieur même en te combattant. Et alors ce beau geste de charité, ta syn- pathie de grand chrétien allant vers lui, spontanément, à l’heure de l’é épreuve, — n'y résistera pas. Il attendra, je te répète. Vous vous verrez. Durant mon insomnie de cette nuit, un rêve s’ébauchait dans mon imagination, magnifique. [l t’écoutait. Il se reprenait. [l se rendait compte que l'Eglise romaine, c’est, au contraire, le cœur de Notre- Seigneur toujours ouvert, toujours indulgent, que s’en séparer, pour un prêtre, c’est la mort, que s’y rattacher c’est la vie. Il se décidait à partir pour Rome. Là, il obtenait, grâce à toi, l'audience à laquelle il'a droit. Le pape n'est-il pas notre Père à tous ? et alors 1l doit à ses fils de les écouter. Fauchon se jetait aux pieds du Vicaire de Jésus- Christ et il se relevait, décidé à l’obéissance, parce qu’il avait rencontré l'Amour. Ah! le beau rêve ! N'est-ce pas, mon père, que tu en feras une réalité ? > Cette lettre s’allonge, s’allonge, et cependant elle n’est pas complète. En te quit- tant, à Clermont, je m'étais promis d’avoir avec toi, la plume à à la main, un courage qui m'a manqué pour te pure de vive voix, depuis bien des jours. Il s’agit d’un projet qui
Page 40
72. LA PETITE ILLUSTRATION modifierait tout mon avenir. Et puis j'ai couru au plus urgent, à ce salut possible d’une grande âme en péril. Maintenant, je n’ai plus le temps, si je veux que ceci parte aujour- d’hui. Eh bien ! je serai brave en deux fois. Je ne te dirai aujourd’hui que la nature de ce pro] et, sans un détail, sans un nom. Sans un nom ! Tu as déjà compris. Pardonne-moi si je t’ai caché qu’ un sentiment a grandi en moi dont j’ai douté d’abord. J’ai tant vu de mes camarades ] jouer à la passion, par copie des romans qu'ils avaient lus, par légèreté! Tu m'as trop enseigné à prendre la vie au sérieux pour que je n’aie pas en horreur ces comédies sentimentales. On doit tant les regretter quand on rencontre ce que je crois avoir rencontré, une noble et vraie femme à qui vouer sa vie entière, Quel regret, alors, de ne pouvoir lui apporter en hommage le passé autant que le présent, ce qui a été aussi bien que ce qui sera ! Aujourd’hui, je suis sûr que j’aime. Voilà pourquoi je me reconnais le droit de te parler, de te la nommer, en te demandant : « Accepterais-tu de l’avoir pour fille ? » Ai-je besoin d’ajouter que, gardant le silence avec toi, je l’ai gardé avec elle ? > … Et celle qui l’a jai n’en a jamais rien su. > Mais je m'arrête. Je t’en dis trop et pas assez. Je m’en rends compte : s’il est dif- ficile de raconter avec la parole les choses très intimes de son cœur, avec la plume, con- trairement à ce que je pensais, c’est impossible. Ah ! ce sont des choses si intimes ! Je l'aime si passionnément, mon père ! J’ai la superstition — en est-ce vraiment une ? — de croire que si tu sauvais le malheureux abbé Fauchon, comme je t’en ai supplié, cette œuvre de rachat retomberait en bénédictions sur cet amour et sur le foyer que j "espère fonder, en bénédictions aussi sur la campagne que tu entreprends et dont j'espère que tu m'entretiendras un peu dans ta réponse. Ne me gronde pas trop des incohérences qu’il peut y avoir dans cette interminable épître, et laisse-moi t’embrasser respectueu- sement et tendrement, et me dire, pour la vie, ce que j’ai toujours été, depuis que je respire, »ton petit JACQUES. »
Page 41
23 Mar 1914 LA PETITE ILLUSTRATION ANNONCES — III + & & ESS É7 4 #7. x 6 1%. ” F #2 ÈS dre. LC Haas" SERRES ERNEES"
Page 42
LA PETITE ILLUSTRATION LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS —————— His ot e. @°$ Un quatrième et dernier vo- lume achève de placer sous nos yeux la volumineuse Correspondance que MM. Georges Picot, R. Dareste, H. Limbourg, exécuteurs testamentaires du duc d’Aumale, ont, en 1909, décidé de faire imprimer. Il s’agit des lettres que, pendant près de quarante ans, échangèrent le duc d’Aumale et son ancien précepteur Cuvillier-Fleury, demeuré le plus fidèle des amis du prince. Ces lettres constituent aujour- d’h1ii un véritable trésor documen- taire et il faut avoir une gratitude à ceux qui ont bien voulu nous les faire connaître. Cette correspondance est le miroir très net où se reflète l’une des plus nobles figures de notre his- toire du dernier siècle, Le duc d’Au- male fut assurément, chez nous, le plus populaire des fils de Louis-Phi- lippe. Le grand public aima son au- dace de soldat et sa générosité de prince. Mais Aumale n’est point tout entier dans le coup de folie héroïque de la prise de la smala ni dans la donation, si française, de Chantilly. Aumale a un esprit, un cœur, une in- _telligence qui se sont mûris en exil. Par ses livres, par ses lettres aux jour- naux, nous avons pu connaître l’his- torien, l’homme d’idées. Les lettres familières, celles qui ne furent point écrites pour le public, nous disent plus intimement et avec plus de vé- _ rité encore, l’âme charmante et géné- reuse du jeune Africain d’abord, . l’âme blessée, mais toujours saine, _bienveillante et jeune, de l’exilé en- . suite. Le duc d’Aumale, proscrit, ne : dénigre point. Il juge avec équité les _ actes de gouvernement de ceux qui Jui ferment les portes de la France. Il _ partage la joie nationale, lors des vic- _ toires d'Italie. IL réclame, au temps . des désastres, le droit de combattre pour son pays. Car elle est bien jolie . cette simple lettre adressée, le 9 août, au général Cousin-Montauban, mi- nistre de la Guerre : . « Monsieur le ministre, » Vous venez d'appeler tous les Français à combattre pour la défense de la patrie. » Je suis Français, soldat, et yalide, | : » J'ai le grade de général de divi- SION :: - » Je demande à être employé à l’ar- mée active. _» Recevez l'assurance de ma haute considération. » ‘ Ces quatre volumes de lettres pou- vaient donner les éléments suffisants pour écrire la vie — la vie morale — . du duc d’Aumale. C’est aujourd’ hui chose faite. L'introduction de 80 pa- _ ges que M. René Vallery-Radot nous donne en tête du dernier volume de la Correspondance du duc d’ Aumale et de Cuvillier-Fleury (Plon, 7 fr. 50.) réa- lise l’œuvre qui devait être tirée de ces documents intimes. M. René Vallery-Radot est un his- torien d’une impartialité parfaite et d’une haute distinction. Il a un tact, une prudence, un souci de dire vrai qui lui permettent d’apprécier les faits et les hommes des récentes épo- ques sans risquer de blesser les con- victions ni les souvenirs de ceux qui survivent à ce passé d'hier. Cette in- troduction à l'importance d’une œu- vre personnelle. Elle est un livre d’his- toire, et des meilleurs, æS Jusqu'à ces dernières années, on ne trouvait, dans l’amoncellement de la littérature historique se rappor- tant à lé époque napoléonienne, presque rien de précis sur la grande expédition qui était destinée à aller détruire au milieu de ses foyers, l’ennemie irréductible, l'Angleterre redoutée. Il semble qu'une conspiration du ‘silence a été organisée sur cette époque du Camp des côtes de l’Océan et sur l'échec de cette idée gigantesque mais mal conçue, échec que d’ail- leurs la gloire des campagnes impé- riales à travers le Continent à permis d'oublier. Cette période de la Grande Epopée mérite cependant d’être connue à fond. Si le plan général, basé sur des impossibilités matérielles, ne pouvait aboutir, il s’est produit dans la pré- paration de cette immense entreprise, dans l’exécution de ses mille détails, une foule de faits militaires et autres du plus haut intérêt. La somme d’ef- fort inlassable, d'énergie farouche, de courage presque surhumain qui se dépensa sur ces flottilles, à bord de ces bateaux plats qui n’hésitaient pas à fondre sur les grandes frégates de la croisière anglaise, est un des _étonnements de l'Histoire, et il eût été grand dommage que tout ce tré- sor bien français ne pérît dans l’oubli. M. Maurice Bottet doit être loué pour avoir rempli une lacune si regrettable. Son très intéressant volume, Na- poléon aux camps de Boulogne (lib. Ambert, 2fr. 5)), donne sur l’histoire anec- dotique de la Grande Armée aux camps de la Côte une foule de renseigne- ments précieux qu'on chercherait vainement ailleurs. On y trouve no- tamment un tableau saisissant de la fête de la distribution des Aïgles de la Légion d’honneur, où figurèrent toutes les musiques de l'Armée et ses 2.000 tambours. On y voit aussi com- ment des conscrits du 75€ bataillon corse furent promus légionnaires sans le savoir, pour avoir suivi simple- ment le mouvement de leurs anciens et avoir désiré voir leur Empereur de plus près. Le colonel Desbrière, à qui l’on doit un des rares ouvrages sur ls projets et tentatives de débarquement en An- gleterre, a écrit pour l’excellent vo- lume de M. Bottet une préface des plus documentées. æ$ Un émouvant petit volume pré- senté par le commandant de Balin- court : les Derniers Jours du Sébasto-. pol à Port-Arthur (Challamel, 2 fr. 50), complète une lacune du fameux car- net du commandant Sémenoff qui, du 10 août au 1® janvier, est muet sur les opérations de la guerre navale dans la guerre russo-japonaise. Le rapport du capitaine de vaisseau von Essen commandant le Sébastopol, rapport souvent technique, mais tou- jours attrayant dans sa grande sim- plicité, nous montre ce que furent les angoisses et les luttes de ces nuageux et sombres jours d’hiver, Seul de tous les navires demeurés à Port-Arthur, le Sébastopol n’a pas vu flotter à sa poupe le pavillon du vainqueur, Le 10 décembre, en effet, l’ordre arriva de détruire les bâti- ments ; après avoir cherché un fond suffisant pour que son navire ne pût être renfloué par l’ennemi, von Essen fi: ouvrir toutes les prises d’eau et les : robinets de noyage des soutes, puis il quitta le navire le dernier. Le lende- main, la forteresse de Port-Arthur se rendait après une lutte de dix mois, qui avait coûté aux Japonais plus de de 100.000 hommes. Le commandant du Sébastopol, l'amiral von Essen, est aujourd'hui un des chefs les plus émi- nents de la marine russe reconstituée, * * *. Quelques lectu es. &S M, Maurice Ajam (le Problème économique franco-allemand, Perrin) nous donne les éléments de l’enquête économique à laquelle il s'est livré l’automne dernier en Allemagne. Il nous assure des sentiments « entière- ment pacifiques » des personnages les plus éminents d’outre-Rhin et sou- haite que, pour la prospérité écono- mique générale, les industriels et les commerçants des deux pays arrivent à se mieux connaître, qu’une détente politique désarme les méfiances et facilite les transactions. Il faut recon- naître que le ton général de la presse germanique reflète aussi peu que pos- sible du côté allemand l’optimisme exprimé du côté français par M. Mau- rice Ajam. æn$ Les études de Lafcadio Hearn sur le Japon, traduites de l’anglais par M. Marc Logé (Mercure de France), et le livre du prince Giovanni Borghèse sur l’Ztalie moderne (Flammarion) con- tiennent des idées et des observations qu’il est également très utile de con- naître pour documenter des conver- sations actuelles, 1
Page 43
= Il y a eu cinquante ans ce mois-ci que mou- rut Giacomo Meyerbeer. Le lundi 2 mai 1864, le grand compositeur qui était venu à Paris au mois d'octobre pour y faire représenter l’ Africaine, s’éteignit après quelques jours de maladie. Il avait si peu le sentiment d’être près de sa fin que, la veille au soir, il avait dit aux personnes qui entou- raient son lit : « Main- tenant, je vais vous souhaiter une bonne Meyerbeer. (L’Zllustration du 14 mai 1861.) nuit. À demain. » Le lendemain, il ne devait pas le voir et per- sonne, autour de lui, ne l’ignorait. On feignit des’éloigner, mais on ne le perdit pas de vue et, peu après, on venait recueillir son dernier soupir. Il mourut avec sérénité, comme il avait vécu, car peu d'hommes ont, de toutes façons, été aussi heu- reux que le fut Meyerbeer. Paris fit de belles funérailles au grand musi-ien qui fut conduit par une foule imposante à la gare du Nord pour être emmené en Allemagne. « Rien de plus beau, de plus solennel, dit L’Illustra'ion du 14 mai 1864, que cette marche triomphale de la dépouill > mortelle d’un immortel génie à travers nos rues et nos bou- levards, par un ciel radieux, par un soleil splendide, au bruit des instruments qui répétaient quelques-unes des plus magnifiques inspirations du grand musicien ; rien de plus touchant que l'inspiration de tous ceux qui avaient aidé à l'inspiration du maître, à faire cortège à son cercueil ; rien de plus digne de louange que les suprêmes honneurs rendus à celui qui n’était plus par la ville qu’il avait choisie entre. - toutes, pour être la patrie de sa gloire et de ses plus sublimes créations. Honneurs funèbres rendus à Meyerbeer à la gare du Nord. (L'Illustration du 14 mai 1€61.) » Mais dans cette gare de chemin de fer, toute tendue de - draperies noires et transformée en chapelle mortuaire, au pied de ce catafalque environné de flammes lugubres, quel étrange contraste ! Des toilettes aux couleurs les plus écla- tantes, les plus riantes, tout ce que la coquetterie féminine peut imaginer de plus pimpant et de plus gai ; à peine quel- ques robes noires perdues au milieu de ces falbalas, de ces rubans, de ces feuillages, de ces fleurs et de ces plumes. On se serait cru à une réception de l’Académie française au printemps. » LE PEINTRE SANS BRAS En ce mois de mai, mois du Salon, on parle beaucoup des arts et des artistes. On discute les talents et les personnalités. En mai 1864, on parla beaucoup, dans les conversations LA PETITE ILLUSTRATION 1 PERSON ES ANT ET CN RP RE D ENT SE on ES EE A an TES SC ACT RE CR ES | } Her ARE je d'art, du cas singulier d’un peintre né sans bras. C'était un grand jeune homme à la physionomie douce, intelligente, sympathique. Il s'appelait Charles Félu. Il était né artiste, mais sans bras, ce qui ne l’empêcha pas de suivre sa voca- tion, et de faire de fortes études en peinture : « Nous avons vu, dit un rédacteur de L’Illustration du 21 mai 1864, deux de ses œuvres, une copie. de la Cruche cassée de Greuze et le portrait de Mme Victoria-Lafontaine de la Comédie-Fran- çaise. La copie est ferme, vigoureuse, sans mièvrerie, ni ser- vilité ; elle est d’un coloris franc, lumineux, digne du maître. Quant au portrait, il est d’une ressemblance frappante : c’est bien la physionômie charmante du modèle avec toute sa grâce et toute son intelligenec. M. Félu s’est fait une spé- cialité du portrait de femme ; il a eu raison, car il y réussit à merveille. » M. Charles Félu peint avec son pied d’une façon ferme et sûre qui étonne : il a une aisance telle devant son chevalet que sa difformité ne choque plus en rien et que l’on oublie bien vite qu’il lui manque quelque chose. » - L'EUROPE ET LE MEXIQUE Comme aujourd’hui, il y a cinquante ans, les affaires du Mexique occupent fort l'opinion européenne. Lorsque l’archiduc Maximilien eut accepté officiellement, le 10 avril CLLELELETEEL EEE CECELELEE LE ELITE Épisode de la guerre au Mexique. Tableau de M. Janet-Lauge (Salon de 1864). 1854, la couronne que, pour la seconde fois, venait lui offrir, à Miramar, la députation conduite par M. Guttierez de Estrada, le nouveau souvérain, après avoir prêté ser- ment, déclara qu'il partirait pour sa nouvelle patrie en passant par Rome où il recevrait des mains du saint père « cette bénédiction si précieuse pour tous les souverains, mais doublement précieuse pour le fondateur d’un nouvel empire ». Le 20 avril, à trois heures de l’après-midi, l’empereur et l’impératrice du Mexique, après avoir reçu le matin même la bénédiction du Saint-Père, s’embarquèrent 4 Civita- Vecchia pour le pays où les attendait une si fatale destinée. Dore LCECLLELEEEETEETEEEETEEPTENTETETET Entrevue de Pie IX et des souverains du Mexique au palais Marsicotti. — (L’/lustration du 7 mai 1864.)
Page 44
à LL] 8. ë 2 | pese] Lu 5] ét ‘ Ex si € È ' mn | En a Fi +1 QE UOTE Hi l Ta s LL ? : TOE TES 12 Se: es Or: ne td tr) de ve 2 © | 3| & È E em bras Lu CC : IL] 4 à O [= = = ë pe. 0 . = bed UE ps © “À | es, bu à x x BE \ ©O : sn . | 7 ST 9 S é à 8 o - ES à KZ en 97 Directeur