La Petite Illustration (magazine) of March 28, 1914
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ANT ue ipndti A 1 R LE Tnt Aie de 4.28 S S'ÈPee N'4 ROMAN — THEATRE RC Révie hebdomadaire PUBLIANT DES ROMANS INÉDITS ET LES PIÈCES NOUVELLES JOUÉES DANS LES THÉATRES DE PARIS 4 MYRIAM HARRY LA PETITÉ FILLE DE JÉRUSALEM Se DEUXIÈME PARTIE Copyright by Myriam Harry, 1914 — Droits de traduction réservés. Aucun numéro de LA PETITE ILLUSTRATION ne doit être vendu sans le numéro de L'ILLUSTRATION portant la même date, ABONNEMENT ANNUEL (L'Illustration et La Petite Illustration réunies) 7" France et Colonies. 40'fräncs . Se : <$' Efränger. : ::. :.. . +; 52frané
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LA LA PETITE CHEVEUX embellis, conservés, sauvés par le MERVEILLEUX Pétrole HAHN EN VENTE dans le Monde entier. Gros : F. VIBERT, Lyon. GARDEZ vosVILAINS Q A DD ŒONN PLUTOT QUE D'EMPLOYER DES TEINTURES QUI VOUS DONNENT DES NUANCES AUSSI LAIDES QUE VARIEÉES: MAIS SI VOUS DESIREZ RECOUVRER LA COULEUR FRANCHE ET NATURELLE DE VOTRE CHEVELURE EMPLOYEZ LE tIQU/DE SPECIAL POUR CHAQUE NUANCE OÙ 8BLOND AU NO!/R ABSOLUMENT INOFFENSIF Dix Médailles et Diplomes d'Honneur FRANCE Per Mooëre 9° Grand 8° Envoi Discret ROBINET, 17. Rue Crorx -des - Petits - Champs PARIS OM N I A est la plus belle et pourtant la moins chère de toutes les revues d'automobile, Elle parait tous les samedis. Le prix de l'abonnement est de 48° par an en France (à l'Etranger 25 fr.). Demandez-en un spécimen gratuit à l'Administration d'OMNIA, 34, Rue Pergolèse, PARIS. De sérieuses améliorations ont été apportées à cette édition : conseils judicieux aux amphitryons, classement de nos renommées culinaires par régions, [nombre plus important de formules anciennes et modernes, révélations gourmandes de cuisiniers fameux et de gastronomes émé- rites. Elle est, en outre, ornée d'une abondante illustration demandée aux maîtres de la peinture, du dessin et de la gra- vure, expliquée par l'éminent critique d'art Gustave Geffroy. ILLUSTRATION D mens L'ART DU BIEN MANGER LA CUISINE FRANÇAISE DU XIV‘ AU XX‘ SIÈCLE Le tout recueilli et annoté par EDMOND RICHARDIN, 1 vol. rel. artistique, t. souple, 7 fr. 50 franco. - tie MEUBLES FABRICANT DÉCORATION Gd Prix Turin 81, 83, Avenue Ledru-Rollin, PARIS. — Téléph. 928-81 GAND, 1913. Hors concours. Membre du Jury. —-- Demander le Catalogue L. MALLES SACS VALISES CATALOGUE ILLUSTRÉ GRATUIT sur DEMANDE 46, Rue de l’'Echiquie PARIS Voyages en Espagne à prix réduits On trouve toute l’année au Bureau Commun des Compagnies de Chemins de fer espagnols, 20, rue Chauchat, Paris : 1° Des billets semi-circulaires avec entrée en Es- pagne par la frontière d'Hendaye et sortie par celle de Cerbère ou vice versa ; 2° Des billets circulaires à itinéraire tracé par le voyageur ; 39 Des carnets kilométriques individuels et collectifs permettant à leurs titulaires de voyager à leur guise sur les principaux réseaux espagnols. PASSER | Ce formulaire de viellle cuisine française est, parmi les écrits sur la gastronomie, l'ouvrage le plus substantiel des succulences de la table, en, même temps qu'il constitue une intéressante Histoire de la Cuisine par l’image; il contient aussi de curieux documents inédits, et 21450 recettes choisies parmi les meilleures : livre de haulte gresse que la maîtresse de maison, sou- cieuse de la renommée de sa table, devra consuller souvent. dis de dé Gt nn d' 2 j Ÿ 4 ot es a disiatié dCi soil but tan into à 6 ibid) { 4 he bn 4 KL L 4 Réent Das dite à dé nes ons ttiddihé ut") té dé a PATES 4
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q HA" « L* ue Fe à Le "es nes A dé LS À K S J Re DATE AC PT RNA TA £ RE \ N h s 4 : AU LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM Or à IX En février, époque habituelle du merveilleux printemps de Judée, il fit tout De d’un coup très sec et très froid. On ne « youyoutait » plus, on claquait des dents. | Ouarda laissa retomber sa robe bleue sur ses brodequins à la poulaine et enroula ses longues manches en pointe comme des bandelettes autour de ses bras nus. On dut installer dans la niche-arcade un poêle en tôle où l’on brülait des racines d’oliviers qui sentaient bon la terre mouillée et l’amertume. C'était justement l’anniversaire d’Elisabeth. Selon l’usage hessois, elle trouva à son réveil un grand biscuit glacé de rose, pétri par un pâtissier souabe, qui portait son nom en belles fioritures blanches, et, collés au bord, douze petits cierges allumés pour figurer le nombre de ses années. L'’après-midi, elle invita ses amis, Lydia Klein et son frère Sam, enfants du missionnaire suisse, Hetty Goldstein, la fille de l’usurier prosélyte, Emma Eliéwitch, Molly et Poussy Mauss, les jolies orphelines de l’école anglaise, et dont les mamans | ae. ne parlaient jamais sans un attendrissement un peu scandalisé. On avait permis à | ral Siona d'envoyer chercher le petit David, et il était venu, enveloppé dans un vieux châle verdi de sa mère — couleur d’étang — plus pâle et plus grelottant que jamais. Aussi, lorsque après le goûter la sarabande monta là-haut, Siona et lui res- tèrent accroupis devant le poêle à regarder rougir la tôle et à se sentir pénétrer de l’aromatique ardeur. | Mais soudain le petit David leva des yeux ronds d’étonnement vers le ciel, et, la bouche plus arrondie encore : | — Oh! | es — Oh! fit Siona, également stupéfiée, en regardant la cour. Puis, rectifiant sa candide surprise, elle expliqua d’un air entendu: — Ce n’est rien! Ce sont les anges qui vident leurs corbeilles à papier! Là-haut, les grands avaient aussi aperçu les flocons blancs. Ils dévalèrent l’escalier en criant: / — Il neige! Il neige! Et, dansant autour du puits, la tête renversée pour se faire saupoudrer le visage, les enfants répétaient après Elisabeth le refrain de Frau Holle: ER Linet, » - : toits à 0 ÉR: Rat. kg … > Frau Holle, Frau Holle, Die schüttelt hr Federbett! (Madame Hollé, madame Hollé, Qui secoue son lit de plumes!) Lo oténtitiiné. ce de SA à ne cédé a dE à anne. nn cp ‘ Et il neigeait, il neigeait si dru que bientôt, malgré la blancheur, tout s’obscur- pe. cissait dans la cour. Au bout d’une demi-heure, le préau était couvert d’une belle couche ouatée. Alors, Elisabeth et ses amis pétrirent des boules de neige dont ils s’amusaient à se bombarder avec de grands éclats de rire. Siona et le petit David LEURS | essayaient de s’intéresser à ce jeu; maïs ils le trouvaient bien froid et douloureux, e v' d’autant qu'ils recevaient, sans savoir les rendre, la plupart des balles. Cependant, À. ils restaient sur la brèche, très fiers de connaître enfin cette neige mystérieuse, cette blanche inconnue, habitante des pays civilisés et qui n’avait pas encore daigné # venir jusqu’à Jérusalem. Ils devenaient enfin des enfants comme les autres, comme SEE ceux que l’on voit sur les images et dont on parle dans les contes de fées. Ils ces- # saient d’être des sauvages qui ne savent pas ce que c’est que la neige. 010
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38 LA PETITE ILLUSTRATION Aussi, quand, le soir, les domestiques vinrent chercher la bande et que Siona et le petit David rentrèrent sous la niche-arcade, ils dirent avec Elisabeth, — en chauffant devant le poêle leurs pauvres menottes et leurs faces gonfilées : — C'est bon de jouer comme en Europe! Elisabeth, pour les instruire, leur récita une fable sur l’homme de neige et les corbeaux, puis elle ajouta : — Demain, nous aussi, on fera un homme de neige! Mais Siona, qui avait réfléchi et qui croyait maintenant comprendre beaucoup de choses : — Et puis ce sera la Saint-Nicolas et le petit Jésus viendra aussi. — Bête! Saint Nicolas est le 6 décembre, et tu sais bien que le petit Jésus est venu à Noël. — Oui; mais ce n’était pas la vraie Noël, puisqu'il n’y avait pas de neige; c'était la Noël des Arabes; mais, celle des Européens, il faut de la neige, et puis il faut aussi une cheminée. — Bête! répéta Elisabeth en haussant les épaules. C’est bien la peine d’être née à deux pas de Bethléem pour ne pas savoir que le petit Jésus est venu au monde par un temps si doux que les bergers gardaiïent leur troupeau sous les étoiles. Mais le petit David, tacitement, était de l’avis de Siona. Ce qui inquiétait seulement la petite fille, c'était l’étroitesse de ce tuyau de poêle. Comment le petit Jésus ferait-il pour y passer ? — Il doit être encore plus mince que toi, dit Siona à son camarade. — Saint Nicolas! Voilà saint Nicolas! grogna soudain une grosse voix derrière la porte. | Et les trois enfants, qui sursautaient, virent entrer un homme emmitoufflé, couvert de jouets et de neige. Siona, la première, reconnut son papa : — Oh! papa! papa! Je savais bien que saint Nicolas viendrait ! Et elle fut plus heureuse de s’être rencontrée en pensée avec son père que de ses cadeaux. Comme la nourrice borgne ne vint pas chercher le petit David, il resta à dîner et Siona partagea généreusement avec lui ses joujoux et ses meilleurs morceaux. Il était si ébloui et si timide qu’il n'’osait presque toucher à rien. Alors, Siona aurait voulu lui donner tout. Au dessert, le père du petit David arriva. Il avait encore sur lui des flocons de neige qui se confondaient presque avec ses cheveux filasse. Lui aussi était très gêné et n’en finissait pas de s’excuser. Aziza n’avait pas voulu sortir, à cause de ses brodequins, et lui, il avait eu une commande urgente à livrer. On lui offrit une chaise près du poêle; M. Bénédictus fit flamber un puneh à la mode slave. Après tout, ils étaient presque des compatriotes, car le père -de Siona était né à Kiew.…. — À Kiew, ah! oui... Lui était de Helsingfors... sur la mer Baltique... Il y faisait plus froid encore, naturellement... Il parlait, il parlait, il n’avait plus aucun clignotement des pau- pières. Il se sentait à son aise; il venait d’ailleurs du consulat russe — loin en dehors des remparts — où il avait livré la redingote pressée. — Mon Dieu, quelle joie de voir la neige! C’est merveilleux, merveilleux, tout est blanc, blanc, devant la porte de Jaffa et sur la colline russe. On $e croirait à cent mille lieues de la Palestine, transporté chez nous, en Finlande. Si je n’avais pas eu mon petit garcon à aller chercher, je serais parti droit devant moi sur la route de Jaffa, pour le simple plaisir de marcher dans le froid, de piétiner la neige! C’est la première fois depuis mon arrivée à Jérusalem que je ne me sens pas exilé. Prosit! prosit! Et l’on trinquait à la ronde. M”° Bénédictus, elle aussi, évoqua des souvenirs du Nord : l’hiver au pays
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM ee 39 hessois, les vitres givrées de feuilles de bruyères, les parties de glissade sur les ruis- seaux, les fontaines publiques avec leurs barbes de glace! M. Bénédictus raconta les soirs de verglas où l’on enlève ses bottines qui glissent, et où l’on marche sur ses chaussettes qui saignent, puis la lutte avec ses frères pour se hisser sur les larges poêles de faïence afin d’avoir plus chaud... Puis le Finlandais reprenait.… parlait des fjords gelés qui craquent sous les patins, des steppes de neige que l’on traverse en traîneaux et où hurlent les loups... Elles semblaient prendre un singulier plaisir, ces grandes personnes, aux récits des froids pays brumeux! Craintivement blottis l’un contre l’autre, Siona et le petit David écoutaient sans émerveillement. Ils songeaient aux seringas en fleur au- tour du couvent arménien, aux champs de Judée couverts de crocus et d’asphodèles.. — Demain, dit le tailleur, je vous ferai un traîneau, et vous pourrez glisser en bas du Mont-Sion. — Oh! oui! Oh! oui, eria Elisabeth. Moi, j'y monterai avec Lydia et Sam; ces deux-là sont trop « empaillés ». Le Finlandais se lève. On enveloppe le petit David dans son pauvre châle verdi. Mais, quand on ouvre la porte, et qu’il voit encore tourbillonner ces blancs flocons migrateurs d’un pays inconnu, il se met à grelotter si fort que le cœur de Siona lui fait mal de pitié. — Oh! papa, supplie-t-elle, il a peur, le petit! Demande à son père qu’il nous le laisse. Vers le soir, on voyait apparaître des moines. Le tailleur consent. Il se paiera une saoulerie de neige; il viendra rechercher son fils demain. ze Agenouillée devant le petit David, dont la bouche s’est fermée dans un sourire de bonheur, Siona enlève l’épingle de nourrice du vieux châle. | — N'aie pas peur, petit David! N'’aie pas peur! Tu restes avec moi. Tu n’entendras pas craquer les fjords, ni hurler les loups. Et, suppliant sa mère: . — O maman, je voudrais, je voudrais tant que le petit David dorme avec moi dans mon lit. |
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40 | __ LA PETITE ILLUSTRATION — Tu vois, dit Ouarda en les déshabillant, tu vois, te voilà avec un mari. Et un mari qui ne te prendra pas beaucoup de place. Mais, comment aurais-tu fait pour prendre le grand bouc noir — que Dieu lui brûle le derrière — dans ton sd Et elle se disposa à leur chanter le cantique des époux. — Non, Ouarda, dit Siona, ne chante pas; je n’aime plus cette chanson, et puis, elle pourrait faire peur au petit David. Je l’endormirai moi-même. Et, glissant tendrement son bras sous la nuque de son frêle compagnon. elle lui fredonna le lied de ses idoles moabitiques: Schlaf, Kindchen! Schlaf! 2 Ex La neige ne séjourna pas longtemps, et le printemps de Judée revint plus merveilleux. : Dans le petit jardin ensauvagé et biscornu penché sur l’étang de Bethsabée, tout fleurissait, et le mimosa et les roses persanes et les pieds d’alouettes et les gueules de loup. Siona y venait jouer tous les jours. En y arrivant, elle attachait son mouchoir blanc sur une hampe qu’'Hassâne lui avait fixée sur le bord du balcon vermoulu. De l’autre côté de l’eau, le petit David guettait ce signal; alors, vite, vite, il fallait qu’Aziza le conduisît par les rues du Caravansérail et celle des Chré- tiens jusqu’au magasin du père de Siona. Là, se faufilant entre les masses des matoutschkas et des moudjiks, il atteignait les arrière-voûtes et la basse poterne blindée où la petite fille l’attendait pour l’introduire dans son « royaume ». Une vieille caisse d’emballage leur servait de sérail d’hiver, où l’on conservait quelques jouets. Maïs ces jouets d'Europe, dans cet ancien jardinet de dames turques, avaient bien piteuse mine. On ne les transportait pas quand, changeant de rési- dence, on allait s'installer dans le « château de la mer », sur le balcon de l’arcade. Là, on puisait de l’eau dans l’étang, ou simplement on s’amusait à regarder autour de soi. Les enfants connaissaient tous les vieux dos des édifices. Là, en bas, c'était le Grand Méditerranéen. Sur le balcon en bois, on voyait le chef vider des détritus et tirer un seau d’eau vaseuse. Quelquefois, il y avait le voile bleu d’une voyageuse qui passait en ondulant comme une petite fumée. —— Quand je serai grande, tu me paieras un voile comme cela, disait Siona. Et le petit David, en signe d’assentiment, clignait les paupières et essayait de fermer sa bouche arrondie. Plus loin, il y avait le couvent des Capucins, avec des plates-formes irrégu- lières. Vers le soir, on y voyait apparaître des moines, la tête dans le capuchon et les mains dans leurs manches; ils s’arrêtaient un instant, puis ils disparaissaient comme les capucins du baromètre qui font la pluie et le beau temps. À gauche du logement du petit David, c'était le caravansérail où descendaïent les Tcherkesses et les Kurdes retour de la Mecque et qui veulent encore, avant de rentrer chez eux, se prosterner devant le tombeau de notre père Ibrahim. Les enfants en avaient toujours très peur quand ils les rencontraient dans les rues, à cause de leurs armes et de leur mine farouche. Mais là, acroupis sur une galerie branlante, ils avaient l’air, avec leur fez d’astrakan, de doux moutons noirs qui fumeraient des chibouks. Un peu plus bas, juste à côté du jardin suspendu, il y avait un moucharabi vitré dans lequel un vieux juif, une loupe au front, gravait des sceaux de Salomon et inscrivait des textes sur des bijoux frustes qu’il enfermait ensuite dans de vieilles boîtes à conserves pour les descendre dans l'étang. De temps en temps, il levait ses ficelles, examinait le contenu, le retirait ou bien le replongeait dans le fond limoneux. Et Siona expliqua au petit David que c'était pour « faire très vieux » les bijoux qu’on vendrait plus cher aux touristes. C'était du moins la version de M. Alfred. Siona n’y croyait qu’à moitié. Au
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 41 fond d’elle-même, elle croyait que ce vieux juif était un vieux sorcier qui avait enchanté la belle Bethsabée couchée au fond de l’étang et qui lui livrait maintenant un à un tous ses salomoniques joyaux. D'autres fois, délaissant l’étang, les enfants grimpaient du côté de la rue des Chrétiens, sur la terrasse surmontée de deux coupoles sœurs. À quatre pattes, chacun en escaladait une. | — Tu vois, disait Siona au petit David, à nous deux nous possédons le monde, car le monde est une boule dont voici les deux moitiés. Moi c’est le pôle Nord et toi c’est le pôle Sud, — tu y auras moins froid... Du sommet de leurs coupoles, ils plongeaient, par delà le petit mur en ruines, dans la rue des Chrétiens où passait le flot des touristes. Au delà de la rue, on voyait encore de gaies serviettes rayées flotter au vent, sur la terrasse d’un hammam, et un mulet aveugle tourner autour d’une roue. Et sur toutes les terrasses, sur tous les murs, poussaient des anthémis jaunes, pendaient des hysopes velus, se ramifiaient les càpriers sauvages comme de gigantesques araignées. Avec les fleurs des câpriers, Siona et le petit David faisaient des poupées en rabattant leurs pétales blancs, comme des culottes bouffantes, autour de la tige, et en leur laissant la chevelure rouge de leurs étamines hérissées. Les calices des hysopes bibliques leur servaient de gobelets d’argent; elles mangeaient dans les assiettes d’or des anthémis. Siona avait apporté de la maison un petit fourneau français et ils y préparaient la popote, adossés contre le mur d’une maison qui montait au-dessus du magasin de M. Bénédictus. Un unique moucharabi à treillis serrés les surplombait. Siona ne savait pas qui habitait à cet étage, car l’escalier était indé- pendant et la porte qui donnait sur la rue des Chrétiens restait obstinément fermée. Mais, un jour que les enfants s’amusaient avec leur peuple de câpriers, ils enten- dirent, venant du moucharabi, des appels joyeux d’enfant. Ils ne virent que des étoffes multicolores, des yeux noirs, un nez aplati et deux petits doigts rougis de henné qui sortaient comme des plumes d'oiseau d’entre les barreaux de la cage. Et le pépiement était aussi comme celui d’un oiseau, car il demeurait inexplicable à Siona. Elle interpella en arabe, en russe, en allemand, en anglais; peine inutile, la petite fille, là-haut, n’entendait aucune de ces langues et continuait à jeter les notes gaies et amicales de son inconnu ramage.…. Cette incompréhension, d’ailleurs, n’avait aucune importance. On fut vite des camarades. Chaque fois qu’on s’égayait en bas, on riait dans le moucharabi; quand on réussissait un exploit sur la terrasse, on était acclamé dans les airs; et l’on ne prenait plus de décision grave sans demander si cela convenait en haut lieu. Bientôt un petit dé à coudre attaché à un fil de soie faisait la navette le long du mur. Il réclamait sa part de l’eau de l’étang, de la dînette des poupées, et on lui réservait toujours les plus délicats morceaux. Par Hassâne, Siona apprit enfin que leur amie inconnue était la petite fille d’un riche marchand persan; cependant, on ne sut jamais son nom. Mais, plus mystérieuse, cette présence invisible exerçait un charme plus grand sur leurs jeux. Si par hasard on n’entendait pas les pépiements, on s’amusait moins. — C'est notre fée aérienne, dit un jour le petit David. Et, bien que Siona trouvât très jolie cette idée de son camarade, elle devint triste, car elle était jalouse, et à partir de ce jour elle préféra retourner du côté de l’étang. Ce fut de cette terrasse encore que Siona, le petit David, Elisabeth et ses amis virent, le dimanche des Rameaux, passer la procession des Palmes; puis, le samedi suivant, ils assistèrent de là à la sortie de l’antique et barbare « fête du Feu sacré », où tous les pèlerins du rite schismatique, les Russes, les Bulgares, les Arméniens. les Serbes, les Roumains, courent avec des cierges allumés à travers la ville, courent, courent, en se brülant mains et visage, courent dans leur chemise de mort pour mettre à l’abri l’étincelle sacrée — descendue du ciel au Saint-Sépulcre — à laquelle ils allumeront la lampe de leurs icones, à laquelle on allumera un jour, pour eux, la lampe de leur suprême chevet... ..
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42 LA PETITE ILLUSTRATION **% Puis l’été arriva, avec la léthargie de Jérusalem et sa tenace sécheresse. Comme la saison fut spécialement fructueuse, M" Bénédietus consentit à un voyage à travers la Galilée et à un séjour prolongé à Jaffa, au bord de la Méditer- ranée. Siona vit donc ce que les veux de tant de petites Européennes ont vu avant son âge, cette chose si redoutable et si attirante: la mer. Mais elle la vit avee tout son pittoresque de vieille rade barbaresque, de repaire des rois corsaires, avec son port rocheux, où roulent et sautent les vagues; avec ses felouques qui vont au loin chercher les passagers des paquebots et les rançconnent en route; avec sa blanche ville étagée, et, derrière, ses oasis merveilleuses, ses promenades blondes, ses jardins dorés, où rôde l’arome des oranges et des cédrats. A voir tant de choses nouvelles, Siona oublia le pauvre petit David, qui, lui, n'avait pas quitté de tout l’été Jérusalem et son étang de Bethsabée. Mais elle songea à lui dès son retour, et sa première visite fut pour le magasin de son père. Elle reconnut à peine l'étang. La chaleur avait été si grande, qu'il s'était desséché. Une épaisse vase verte et luisante en occupait le milieu. Mais tout autour on voyait comme un chemin de ronde et, de presque tous les balcons, des échelles y descendaient. Il y en avait une accrochée au jardin suspendu — car on travaillait à la réparation du mur — et une aussi contre la baie vitrée du logement du petit David. Lui-même, tout aussi pâle et mince que cet hiver, était à son poste, comme si depuis trois mois il n’avait fait qu'’attendre l’apparition de Siona. Et, aussitôt qu'il la vit, il se mit à trembler d'émotion. Elle agita son mouchoir : — Viens vite! viens vite! | I] lui fit comprendre par gestes — sa voix s’étranglait dans sa gorge — qu'il était seul, qu'il ne pouvait pas sortir dans la rue... Enfin, retrouvant un peu son courage : — Demain! Demain! | Et il lui envoya des baisers. | — Non, non, pas demain! Viens tout de suite! s’impatientait Siona. Il secoua la tête : impossible! TI] fit un geste de la main: on l’avait enfermé à clef. Ils se regardaient, désespérés. Siona vit que le petit David se moüuchaïit et s’essuyait les yeux: il pleurait. Mais il était résigné. Il avait attendu si longtemps, debout contre cette fenêtre, à voir se retirer l’eau sans que revint son amie. Il pouvait bien encore un jour attendre. Mais Siona, elle, ne se résignait pas. Dans sa mémoire, toutes les joies de ce long voyage pâlissaient, disparaissaient, devant la joie d’être assise à côté du petit David et de l’éblouir par ses récits. 5 _— Viens! viens! je veux! cria-t-elle impérieusement. Viens! Et, comparant le peu de distance qui les séparait avec le grand tour qu'il aurait fallu faire par les rues: __— Tu n’as qu’à descendre par l’échelle et à remonter ici! Le petit David se pencha sur l’abîme et inspecta l’étang. L’échelle, non, il ne la eraignait pas, 1l y était descendu l’autre jour avec son père; seulement, c'était pour traverser. A l’angle, sous le caravansérail, le chemin de ronde était inter- rompu par une flaque d’eau miroitante. Il frissonna. Mais, au balcon, Siona agitait son mouchoir. Elle trépignait, elle frémissait, elle souffrait d’impatience et d’ardeur ! ; — Viens! descends! j'irai au-devant de toi. Et, pour lui montrer son courage, elle enfourche la rampe du balcon. Alors le petit David si peureux n’a plus peur du tout. Il enjambe la fenêtre et vite son corps grêle et raide descend par saccades sur l’échelle de corde. Le
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 45 ÿ. L PA à nt Î; gf gl" la? tt G : “à = y D + D 3 Less oi PO SE MT à Ils assistèrent de là à l'antique et barbare « fête du Feu sacré». voilà en bas. Il s'arrête. Ses yeux étonnés, sa bouche bée, interrogent Siona : comment s’y prendre, maintenant ? — Viens par ici, con- tourne la mare! | Et Siona, cramponnée au balcon par les jambes, lui tend les bras comme s’il suffisait de ce geste pour lui faire franchir la distance. Courageusement, il s’élance. Le sol est assez ferme, d’abord; puis il cède un peu. Le petit David s'enfonce jusqu'aux chevilles. Puis, voici l’eau. — Plus loin, de l’autre côté! Contourne plus loin, crie Siona. Il obéit, s’avance vers le milieu de l’étang pour le traverser de biais. Mais ici, malgré son apparence solide, le sol est bien plus mou. Et, soudainement, l’enfant s’enlise jusqu'aux genoux, en jetant un « oh! » suffoqué. Il a blêmi affreusement. Il veut sortir, revenir sur ses pas, mais il s’embourbe davantage, tandis que ses cheveux filasse se dressent en étoupe au-dessus de sa tête. IL a l’air d’un cierge de procession piqué dans le maléfique étang... Siona d’abord.n’a pas compris. Puis, elle pousse des cris, hurle, pleure, songe enfin à courir au magasin pour chercher du secours. M. Alfred, son père, Hassâne se précipitent. On apporte des cordes, des planches. On descend l’échelle, on jette des ponts sur la vase, on lance un lazzo à l’enfant. Au bout d’une demi-heure, le père de Siona remonte dans ses bras le petit David sans connaissance, le petit David qui grelotte de froid, qui délire et tend ses mains vers Siona. à Il faut le transporter à l’hôpital des diaconesses. C’est sœur Hilda qui le couche dans un petit lit et qui réchauffe ses membres glacés. Le lendemain, on permet à Siona d'aller le voir à son chevet. Il à repris connais- sance, et, quand la petite fille l’embrasse en pleurant, il lui chuchote dans l’oreille: — Tu sais, c’est toi la fée aérienne! | | | | : À 3 ; 4 | ; } e ; 3 | :
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46 LA PETITE ILLUSTRATION Mais, trois Jours après, le petit David était mort. Siona lui tressa une couronne avec les càpriers de la terrasse et la déposa dans le cercueil que le pauvre tail- leur avait tendu de satin blane, blanc comme la neige de Finlande! Le petit David ne semblait pas mort; il était moins pâle que d’habitude et sa bouche toujours ouverte s'était fermée dans un petit sourire de bonheur, comme le soir du froid glacial où il s'était endormi sous la chanson de Siona : Dors, petit David, dors! Siona n'’osait plus retourner au magasin de son père, ni au gai jardin de leurs jeux, penché sur le triste étang que les pluies de l’hiver commençaient à remplir d’eau verdie. Et, même dans la vieille maison sarrasine, elle se sentait si seule qu’elle fut presque contente lorsque sa mère déclara qu’il était urgent pour elle — elle avait huit ans — de recevoir « un enseignement sérieux » et qu’elle irait avec Elisabeth à l’école de miss Aïdy. À vrai dire, on n’apprenait pas grand’chose dans l’insti- tution fondée par de pieuses dames anglicanes pour les petites juives et les prosé- lytes de la Judée. A peine à lire et à écrire quelques pages d’anglais, à réciter sur le même ton nasillard des psaumes et des « nursery-rimes », à faire quelques travaux d’aiguille, mais surtout à broder, sur des cartons-pâte, des versets hébraï- ques que l’on se disputait aux ventes de charité en Angleterre. Elisabeth prétendait qu’on s’amusait beaucoup à cette école, et puis, il n’y avait pas alors de choix à Jérusalem, M"° Bénédictus se refusant à mettre Siona, « avec son imagination maladive », au couvent des sœurs catholiques, comme le lui avait conseillé son mari. L'école de miss Aidy était située derrière l’hôpital des diaconesses, dans une petite rue nauséabonde qui montait en serpentant du ghetto et descendait de même vers les souks. Elle présentait cette particularité qu'’accolée au flanc abrupt du Mont-Sion, sa porte d’entrée se trouvait au niveau de la rue, tandis que ses divers bâtiments s’étageaient en profondeur à gauche et à droite d’un large esca- lier de pierre qui aboutissait très bas à une vaste cour de récréation. Et chaque fois que la porte s’ouvrait pour Siona, et qu’elle voyait dévaler, devant elle, ce torrent de marches qu'il fallait dégringoler, son cœur se serrait un peu et elle s’imaginait qu'elle allait entreprendre la descente de l’enfer. Cette impression d’enfer la poursuivait encore en bas, dans la cour profonde, parmi ces petites juives aux cheveux crépus, aux yeux de braïise, qui sautaient des rondes endiablées et se lançaient de graves noms bibliques avec des voix que- relleuses : Abigaël! Déborah! Séphora! Rebecca! Jerucha ! Elisabeth se démenait au milieu de ces démones; maïs Siona en avait peur, elle aimait mieux aller s’asseoir derrière, dans le calme jardin de miss Aïdy où les glaives vert-de-gris des iris pointaient sous les toisons d’or des mimosas.…. Poussy Ephraïm, une des deux « jolies orphelines », venait parfois souffler à côté d’elle. — Elles me cassent la tête, disait-elle, et elle glissait son bras maternellement autour de Siona, plus petite. _ Alors Siona, s’appuyant contre son épaule, lui parlait du petit David qui était mort. Poussy la consolait. Un jour elle lui dit: « Ce n’est rien d’être mort. On va tout droit au ciel. Ce qui est pis, c’est d’être damnée. » Et elle lui confia qu’elle savait très bien que sa maman n'était pas morte, mais qu’elle était partie
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 47 avec un « goyé » et que son père, avant de mourir, avait fait prononcer par le grand rabbin la malédiction contre elle dans la synagogue. — J'ai beau prier pour maman, elle restera damnée et elle ira en enfer; conclut la petite Juive avec un frisson pathétique. — Damnée! en enfer! répéta Siona, en élargissant ses yeux d’épouvante comme pour montrer sa compassion à l’orpheline. Mais en elle-même elle se disait : « L'enfer, ce n’est pas si terrible qu’on croit! Il ÿy a des coins reposants et l’on s’y habitue. C’est seulement quand on l’aperçoit de là-haut, de la rue, que l’enfer vous paraît terrible. » Souvent leurs confidences étaient interrompues par des querelles véhémentes et des injures déchaînées, qui partaient de derrière le jardin, contre lequel venait s’écraser le labyrinthe du ghetto avec son pullulement et sa misère. Siona écou- tait, mais elle n’entendait rien à ces invectives en « judisch ». Poussy Ephraïm, elle, comprenait, et elle traduisait en riant les disputes ménagères. Mais Siona pensait : « C’est encore l’enfer là-bas et ce sont les mères des diablesses qui mènent le sabbat.. » Le vendredi après-midi, c'était un autre tapage. Alors, du « Mur des Pleurs » tout proche, montaient des invocations rituelles, des jérémiades scandées, des lamentations éperdues. Israël tout entier sanglotait contre la ruine de son temple, contre le dernier vestige de sa gloire abolie.. Quand les deux sœurs revenaient de l’école, le-ghetto semblait transformé. On ne reconnaissait plus les ruelles nauséabondes, ni la marmaille répugnante, ni les mégères querelleuses. Le seuil de chaque porte était passé au lait de chaux, et, bien que la nuit ne fût pas tombée encore, chaque taudis resplendissait de lumières. Haussée sur la pointe des pieds, le nez collé contre les vitres des lucarnes, Siona croyait regarder dans quelque conte de fée. Partout brillaïient des trésors insoup- çonnés, s’étalaient des choses d’un autre pays et d’un autre temps. Sur les tables il y avait des nappes en dentelles, des victuailles dans des plats d'argent, des can- délabres à sept branches, devant lesquels des vieillards, enveloppés d’éphodes, psalmodiaient en se balançant, tandis que, dans un coin, de vieilles sorcières écou- taient, tapies derrière leurs bijoux. Le samedi, il n’y avait pas de classe, et les enfants allaient rendre visite à sœur Hilda. Il fallait encore traverser le quartier juif, qui, ce jour-là, semblait en exode. Tout le ghetto était en branle, tout le ghetto sortait respirer le vent hors de l’enceinte. Et c'était vraiment un étrange défilé que celui de ces juifs de Pologne dans cette ville d’Orient. Ils cheminaiïent deux par deux dans leurs vêtements de fête, les hommes en caftans de velours et bonnets de fourrure, les femmes en robe à crinoline, avec de petits tabliers de zinzolin, couvertes d’un châle à fleurs. Devant les grandes personnes, marchaient les enfants deux à deux aussi, comme au sortir de l’arche de Noë, et en tous points si pareils à leurs parents qu'ils semblaient de caricaturales miniatures. Ainsi le ghetto s’en allait en se dandinant, s’en allait après une semaine de crasse et d’étouffement, célébrer le jour de Zébaot dans la propreté et la lumière. Si, dans l’esprit de Siona, l’école des petites juives représentait l’enfer, elle se figurait le paradis un peu sous l’aspect de l’hôpital de sœur Hilda. D'abord, sans doute, parce que les murs étaient badigeonnés de chaux bleu ciel et que les diaconesses portaient des bonnets blancs et des robes en cotonnade bleu foncé, parsemées d'étoiles bleu pâle. C'était aussi à cause de son calme céleste et de son grand patio ouvert, autour duquel les malades vêtus de laine blanche venaient s’accouder comme des anges débiles qui auraient temporairement déposé leurs ailes. Des passiflores entouraient ces galeries intérieures et semblaient sécréter les pharmaceutiques et pacifiantes odeurs qui flottaient dans l’hôpital. Sœur Hilda avait toujours des caresses et des bonbons à la menthe pour Siona. Tandis qu’'Elisabeth restait en bas dans la salle de l’harmonium avec les autres sœurs, la petite fille montait avec sa marraine vers la galerie et vers la
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48 | | LA PETITE ILLUSTRATION petite chambre blanche où elle avait vu le petit David dans son cercueil. Devant, les passiflores formaient une tonnelle. Sœur Hilda s’asseyait sur le bane et, cueil- lant une des corolles mystiques, elle expliquait à Siona que cette fleur, jadis pourpre et païenne, avait poussé au pied de la croix, et qu'ayant assisté à la divine agonie, elle avait päli de compassion et d’effroi et était venue ramper autour des pieds de Jésus pour les caresser. Comme récompense de sa pitié, le Sauveur lui avait laissé ce teint mystique et souffreteux et il avait déposé dans son cœur les attri- buts mêmes de la sainte Passion : les clous, le marteau, l’éponge, la couronne d’épine. Mais Siona revoyait dans le jardin suspendu les grands câpriers sauvages. Elle revoyait leurs pétales blancs que le petit David et elle rabattaient en culottes bouf- fantes autour de la tige, et la chevelure rouge des étamines hérissées. Elle se rappe- lait les timbales d’argent des hysopes velus, les assiettes d’or des anthémis, leurs diînettes sur la vieille terrasse, et, dans le haut moucharabi, la petite fée aérienne. Et, doucement appuyée contre la poitrine de sœur Hilda, elle se mettait à pleurer son ami. Dans la maison sarrasine aussi, une tristesse et un malaise planaient depuis l’automne. Le désaccord était revenu entre ses parents, et leurs discussions tour- nalient comme autrefois autour des mots devenus quasi fatidiques : idoles, Bédouins, Selim, Moab, auquel s’ajoutait, cet hiver, un nom étrangement occidental que son père ne prononçait jamais sans colère ni sa mère sans haine: Merle-Vanneau. Au commencement, Siona ne savait au juste s’il s’agissait d’un oiseau ou d’un brigand, puis elle comprit que ce fameux Merle-Vanneau était un jeune savañt français arrivé depuis peu; mais dans son imagination il resta quand même sous la forme d’un oiseau de malheur. | | Il le fut en effet. S’occupant, comme son père, d’inscriptions et de fouilles sémitiques, il avait pris à son service Selim, libéré de prison, et celui-ci, pour se venger de son ancien maître, l’avait conduit au pays de Moab et l’avait aidé à emporter une stèle découverte par M. Bénédictus. Cela, naturellement, créa une rancune rivale entre les deux Européens. Puis Selim se brouilla avec Merle-Vanneau, et, affectant un grand repentir, revint avec des gestes d’enfant prodigue implorer le pardon de « sidi » et le supplier de le reprendre avec lui. Faible, le père de Siona céda, malgré l’avis plus elairvoyant de sa mère. Et alors, ce ne furent de la part de Selim que demandes d’argent et menaces obscures de retourner chez Merle-Vanneau, et, finalement, de telles inso- lences, que M. Bénédictus, excédé, le jeta à la porte. Quelque temps après — Siona se rappela longtemps ce jour — son père accourut de son magasin, blême de colère et froissant dans sa main une brochure qu'il jeta sur la table avec violence. Maïs, la reprenant aussitôt, il lut à sa femme, d’une voix outrée, un article satirique de Merle-Vanneau, dans lequel il raiïllait d’abord le « pauvre boutiquier de l’étang de Bethsabée qui:se croyait un grand érudit » et où ensuite il contestait l’authenticité des idoles moabitiques, laissant entendre qu’un nommé Selim lui avait avoué n'être pas étranger à leur fabrication. Et 1l concluait en se moquant du zèle archéologique des habitants de Jérusalem, et principalement du monde protestant, où chacun croyait de son devoir chrétien de posséder « sa fouille biblique ». Siona frémissait d’indignation à la lecture de cet article. Traiter de « pauvre boutiquier » son docte et grave et beau papa que toutes les voyageuses admiraïient ! Et, pour le consoler, elle se précipitait à son cou. Mais il la repoussa presque rudement, atteint seulement par l’insinuation de Selim et l’évi- dente mauvaise foi de Merle-Vanneau. Sa femme fut affectée surtout par le dernier paragraphe qui ridiculisait son monde à elle, et mettait en doute sa compétence; et cela la révoltait d’autant plus, qu’elle pensait avee beaucoup de ses coreligionnaires qu’en effet la science de la Bible appartenait exelusivement aux protestants et que
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 49 jamais un futile catholique comme ce Merle-Vanneau, élève de ce « léger » HEURE, ne pourrait comprendre quoi que ce soit aux langues sémitiques. | La querelle archéologique dégénéra en querelle religieuse. L’évêque lui-même se jugea offensé et flétrit le savant français du haut de sa chaire. Dans la silen- cieuse maison sarrasine ce ne furent plus qu'’allées et venues de pasteurs, de cler- gymen, de missionnaires, que conciliabules entre austères hommes noirs dans la claire chambre haute, où traînaient dans les simarres bédouines la chaude odeur du thym sauvage, mêlée à d’autres odeurs. Et, de plus en plus, le père de Siona s’assombrissait. Il ne lui racontait plus des histoires passionnées, il ne faisait plus danser les roses au fond de son nu Liane et, dans son magasin, il ne regardait plus les souples voyageuses... « Si seulement, pensait Siona, la poétesse peuvait revenir cette année ! Elle guérirait peut-être le roi David de sa langueur, et puis, je lui demanderais d’aller trouver ce Merle-Vanneau pour le supplier de ne plus écrire ces vilaines choses qui font tant de chagrin à mon pauvre papa. Elle est si belle, si déchis- sante, qu’elle attendrirait sûrement son dur cœur d’oiseau de malheur. » Avec cela, comme M. Bénédictus s’occupait surtout à se défendre contre les attaques de son jeune rival, les affaires du magasin périclitaient en pleine saison. Et tous les soirs, sa mère, serrant les rares bank-notes, soupirait : — Ah! ce Merle-Vanneau! Il est en train de manger votre dot, mes pauvres enfants ! Et dans l’imagination de Siona Merle-Vanneau devint quelque divinité néfaste, quelque Moloch dévorateur de fortunes et d’enfants, et elle se disait : « Quel dommage que je ne sois pas jolie et que Ouarda jaunisse déjà! Sans quoi toutes deux on serait allé s’offrir en holocauste (elle ne savait pas ce que cela voulait dire, mais le mot lui plaisait) et il nous épargnerait peut-être. » Et, à partir de ce moment, elle ne se le figurait plus que très gros, très noir, avec de longs bras tendus et une large bouche ouverte. Or, un jour de printemps qu’elle était retournée sur la terrasse à coupoles et qu’elle s’était tressé une couronne de blanches fleurs de câpriers, Elisabeth, qui regardait dans la rue des Chrétiens, s’écria soudain : — Le voilà qui arrive, ce sale merle! Eperdue, Siona se précipita à côté de sa sœur, et, grimpée sur le mur, elle se pencha. Au milieu de la rue elle aperçut à cheval, suivi de Selim, un homme beaucoup plus jeune que son père, et plus beau et plus grave encore, et qui portait, comme lui, un flottant voile bédouin par-dessus son casque. En passant devant la terrasse il leva la tête et vit l’ardent et pâle visage tendu vers lui sous la couronne de câpriers. Peut-être lui rappelait-elle — à cause des blanches fleurs des murailles — quelque petite Ophélie des ruines; il sourit, charmé, et leva sa badine amicalement, comme pour un salut. Siona aurait voulu lui jeter et ses fleurs et ses baisers. Mais Elisabeth la tira par sa robe: — Descends vite! Il va te porter malheur ! D'ailleurs il était déjà passé. + ++ En Europe aussi, l’article de M. Merle-Vanneau eut son retentissement. Les musées qui avaient acquis les collections de M. Bénédictus s’émurent et envoyèrent des délégués pour approfondir la question. M. Bénédictus les convain- quit facilement de l’impossibilité de fabriquer un aussi grand nombre de poteries dans une aussi petite ville que Jérusalem sans que tous les habitants en fussent avertis. Mais un autre article insinuait que ces terres cuites auraient pu être fabriquées en territoire bédouin. Cette accusation fut plus difficile à réfuter. Il fallait pour cela que les délégués se rendissent au delà du Jourdain. Le voyage 10
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50 LA PETITE ILLUSTRATION était pénible et coûteux. Cependant M. Bénédictus offrit d’équiper une caravane et de prendre tous les frais à sa charge. Il parvint à grand’peine à décider la mission qui préférait étudier l’affaire confortablement installée à l’hôtel de Jéru- salem. Elle partit enfin guidée par Merle-Vanneau et Selim; mais, à peine Jéricho dépassé, elle. fut complètement dépouillée et dut revenir bredouille, En vain M. Bénédictus proposa-t-il, malgré les grands frais, de recommencer l’expérience ; maintenant ces messieurs craignaient pour leur vie; puis la saison sèche arriva, ils avaient hâte de regagner la France, et l’affaire moabitique, au grand désespoir de M. Bénédictus, resta en suspens. En outre, le gouvernement turc était intervenu. Il prétendait que le terrain des fouilles lui appartenait et il profita de ce prétexte pour envoyer des troupes en Moab et pour réclamer la dîme aux tribus insoumises. Une bataille eut lieu entre soldats et nomades. Amr Ben Diab, le fiancé de Siona, trouva la mort dans le combat. Finalement l’armée turque dut repasser le Jourdain; mais les Bédouins, persuadés que leur malheur provenait des idoles exhumées, firent sauter à la poudre toutes les ruines et réduisirent en cendres les fouilles commencées. Retourné en Europe, M. Merle-Vanneau cessa ses attaques. Mais le père de Siona avait beaucoup vieilli, et quand, par hasard, de sa haute terrasse, il regar- dait les montagnes mauves de Moab, une telle tristesse remplissait ses yeux, que Siona se mettait à pleurer, ne sachant pas si elle pleurait sur son père, ou sur son fiancé sauvage, ou sur la vision fugace de cet ennemi charmant qui lui avait souri dans la rue des Chrétiens. XI A la suite de ces événements, la mère de Siona abomina la vieille maison sarrasine que le voisinage de l’évêché et de l’église anglicane n’était point parvenu à sanctifier. Il lui semblait qu’un maléfice payen hantait les murs, un maléfice jeté de la haute terrasse aux romarins par les idoles moabitiques auxquelles, déjà, Salomon, se détournant de l’Eternel, avait sacrifié sur « les lieux élevés et parmi les arbustes verts ». D'ailleurs, la civilisation avait fait un grand pas à Jérusalem. Toute une colonie occidentale s'était fixée dans ses environs. Des cafés, des magasins s’ou- vraient devant la porte de Jaffa. On parlait de la possibilité d’un chemin de fer; on s’alarmait soudain de l’insalubrité de la ville et la plupart des habitants euro- péens s’évadant de l’étroite enceinte de pierre allaient s’étendre dans la banlieue. Les Bénédictus louèrent sur le flanc de la « colonie russe » ‘une petite maison européenne, construite en forme de cube et précédée d’un banal jardin carré. Siona et son père regrettaient leur pittoresque demeure, mais M”° Bénédictus était enchantée. D'abord, il n’y avait point ici de place pour un cabinet de travail ni pour les fouilles maudites — on dut les remiser dans les arrière-voûtes du magasin — et puis, elle trouvait que cette habitation étroite, rectiligne, médiocre, correspondait à l’image d’une honnête destinée chrétienne. Dans son besoin d’humilité et de mortification — elle pensait que Dieu avait rogné les arbres qui voulaient s’élancer au ciel — elle renonça même à son dorkas, se contentant d’aller au dorkas de ces dames où, en silence, elle s’asseyait tout au bout de la table, comme il convenait à une femme si cruellement châtiée. Elle obtint de son mari qu'il échangeât la jument blanche, romanesque, contre un modeste âne biblique. Ouarda fut déléguée à la cuisine et Ali remplacé par Abdallah, un esclave affranchi qui consola Siona de la platitude de sa nouvelle vie. Droit et mince comme un cyprès, il avait une tête ronde comme une boule, et, de chaque
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM Hi: côté de son nez aplati, quatre profonds sillons où s’accumulait la poussière des _ routes et qui faisaient ressembler ses joues, pensait la petite fille, à quelque champ de labour minuscule. Abdallah lui expliqua que ces balafres étaient les signes distinctifs de sa tribu, sa grande tribu noire, là-bas, au fond du Soudan, à Aïn Galaka, la patrie des autruches. Il lui racontait son enfance, ses chevauchées sur la hanche de sa mère, parmi les tatas où résonne la cadence des pilons de mil, les randonnées dans les marigots, les chasses aux autruches, que l’on capture au lasso, puis une autre chasse encore, une autre capture, terrible celle-là, la capture des pauvres noirs eux-mêmes, ces autres oiseaux des sables, par les féroces négriers. Puis il raconta à la petite fille la poussée de ce bétail humain durant des mois et des mois à travers des déserts de feu, jusqu’au grand marché aux esclaves, à Tripoli, où un agha ture l’avait acheté. Il avait vu encore Tunis et son lac, Smyrne et ses jardins de roses, Stamboul et sa corne d’or. Et, sur la grosse boule noire de son nègre, Siona croyait voir se refléter toutes ces villes blanches et tous ces estuaires. Quelquefois, pour amuser la petite fille, il s’affublait de peaux de bête et, entre-choquant des ferrailles, il se mettait à danser « la danse des autruches » et à chanter sur un air monotone les seuls mots de son enfance dont il se souvint : Ain Galaka! Ain Galaka! Yohé! Yohé! Au commencement, Siona riait beaucoup de cette bamboula. Maïs bientôt la tristesse de la chanson la pénétrait. Elle comprenait qu’Abdallah, sous sa joie apparente, regrettait ses tatas et ses marigots, et la cadence des pilons de mil, et peut-être sa libre misère, et elle devenait triste, triste, tandis que lui, redoublant de fureur, jetait son râle nostalgique : Aïn Galaka! Ain Galaka! Yohé! Mais un jour, retroussant ses manches, Abdallah lui montra des cicatrices qui faisaient comme de petites anémones mauves incrustées dans l’ébène de ses bras. Et, à la petite fille qui frissonnait d’horreur et de compassion, il raconta comment, dans son dernier harem, à Damas, le bacheunuque l’ayant accusé d’un vol qu’il n’avait pas commis, on lui appliqua une effroyable torture qui consiste d’abord à percer des trous dans le gras de la chair, et ensuite à y verser du sel. Abdallah, dans sa geôle, avait hurlé nuits et jours; puis, son innocence enfin reconnue, on l’avait relâché. — Mon pauvre Abdallah! mon pauvre Abdallah! gémissait Siona. Et, dans un grand élan, se penchant sur le bras martyrisé, elle appuya ses lèvres enfantines tendrement sur les petites fleurs de douleur. Alors le nègre s’était jeté à ses pieds: — Fasse Allah, ya sitti bénie, que je puisse donner ma vie pour toi! Et cela fit comme un tacite pacte d’alliance entre eux. C'était encore Abdallah qui conduisait les deux sœurs à la nouvelle école allemande, installée au « Maurestan », endroit concédé à l’empereur et où se trou- vaient déjà une chapelle luthérienne, le consulat et l’hospice des chevaliers de Saint-Jean-d’Acre. Il fallait une bonne demi-heure à dos d’âne pour y parvenir. Elisabeth s’asseyait en amazone sur la selle de dame, tandis que Siona chevauchait en croupe, sur un coussinet en cuir attaché à la selle par des courroies. On dégrin- golait la « colline russe », on longeait les vallonnements sinueux des remparts et on pénétrait dans la ville par la porte de Damas, embusquée au fond d’un défilé abrupt. Dans les descentes, Siona était jetée contre le dos de sa sœur et, dans
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\ … 52 LA PETITE ILLUSTRATION les montées, elle devait se cramponner à ses jupes pour ne pas glisser au bas du coussinet. Mais Elisabeth était sournoise. Profitant d’une inattention d’Abdallah ou de Siona, elle enfonçait dans la nuque de l’âne une grosse aiguille, qu’elle emportait toujours pour cet usage, et l’âne, brusquement, s’élançait sur une émi- nence. Surprise, Siona se trouvait le derrière par terre, cependant qu’Elisabeth, enchantée, dévalait l’autre versant au grand galop. Abdallah alors ramassait sa petite maîtresse et, la tenant dans ses bras, il courait à toutes jambes pour rattraper et le bourricot et le coussinet. — Ce n’est pas bien, disait-il à Elisabeth, ce n’est pas bien ce que tu fais à ta petite sœur! Elisabeth répondait en ricanant: — C’est pour vous apprendre à tous deux à descendre de vos nuages. Malgré ces taquineries, Siona adorait ces promenades écolières. Elle aimait ce chemin de ronde désolé autour des agressifs remparts. Dans les profonds fossés, les gens de Jérusalem avaient l’habitude de jeter les carcasses des bêtes mortes. Quelquefois on y voyait des chameaux dont les thorax se bombaient comme de vieilles carènes. Des vautours s’acharnaïent. Abdallah leur jetait des pierres; ils s’élevaient en un vol lent et réfléchi, planaïent noir-luisants au-dessus des créneaux gris, puis se laissaient retomber sur les squelettes couleur de goudron. De grands lézards écailleux apparaissaient sur le sommet des remblais. Et c’était tout. Rare- ment, sur ce côté de Jérusalem, rencontrait-on d’autres vivants. Même à l’heure matinale le soleil dardait sur les ravins calcinés. Des chardons roussis craquaient sous les sabots de l’âne. Elisabeth ouvrait son ombrelle; Abdallah modulait trois notes somnolentes, et, assise à l’ombre de sa sœur, Siona se laissait imprégner de ce silence et de cette désolation isaïques. __ Parfois, quand elles étaient en avance, elles allaient chercher les amis d’Elisa- beth qui habitaient également en dehors de l’enceinte : Lydia Klein et son frère, Hetty Goldstein et sa sœur, les deux petits Fritz, répartis, selon la mode hiérosolimitaine, sur trois bourricots. On organisait alors de véritables courses et des fantasias sau- vages que les domestiques stimulaient par des cris rauques, des coups de bâton et par leur propre galop. Mais, arrivé au sombre entonnoir de la porte de Damas, on s’arrêtait de courir. Là, les enfants n'étaient jamais tout à fait rassurés. Ils savaient, par les récits de leurs parents, que, devant cette porte, les musulmans avaient mas- sacré des chrétiens et que déjà, du temps des juifs, on y lapidaiït les femmes adul- tères. Siona qui trouvait à ce mot une altière cadence croyait qu'il s’agissait de courageuses martyres et aspirait secrètement à devenir un jour une femme adul- tère. C’est à cet endroit encore que saint Etienne fut mis à mort sur la dénonciation d’un nommé Saul, avant que celui-ci eût trouvé son « chemin de Damas ». Siona voyait donc cette place tout imprégnée de sang, toute plaintive de soupirs. D'ailleurs, très souvent, les enfants y rencontraient des derviches hur- leurs et des fakirs qui excitaient à la guerre sainte et dansaient autour d’une lance, Sous la voûte, les sentinelles faisaient aux petites le geste de les embrocher en « mechui » sur leurs fusils et, aux grandes filles, elles jetaient des plaisanteries que Siona ne comprenait pas exactement, mais dont elle devinait le peu de courtoisie. Il restait tout un quartier à traverser — sur de petits pavés très pointus — le quartier musulman le plus fanatique et le plus fermé, où les petits roumis ne recueillaient que des regards de haine ou d’indifférence affectée. Siona éprouvait toujours un soulagement quand elle reconnaissait, enjambant haut la rue, les trois fenêtres du Deutschverein et quand, ayant encore tourné sous une seconde et sombre voûte, on arrivait devant l’école allemande établie dans l’ancien sérail d’un agha. Et, tandis que, son cartable sous le bras, elle grimpait le raide escalier, Abdallah et les autres domestiques enfourchaient les bourricots et s’en retournaiïent à la maison pour ne revenir chercher les enfants que quatre heures plus tard. À l’école, Siona ne s’ennuyait pas. Elle aimait l’étude et avait une bonne mémoire, Aussi était-elle presque toujours première. Et puis, elle était assise à
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Etuis Dis. dé CI Le, dd ba ds dfhé sé had init anths et à: ler tnt te LE. ic ti LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 53 côté de Freddy Moore, le fils du consul britannique. Avec ses treize ans, il auraït dû se trouver dans la classe d’Elisabeth, mais 1l ne venait à cette école que pour apprendre l’allemand — qu'il apprenait d’ailleurs fort peu — et c’est lui qui avait demandé à être placé à côté de Siona qui seule de tous les élèves parlait eou- ramment l’anglais. La petite fille intelligente et ce grand et beau et paresseux garcon s’enten- daient admirablement. Elle lui souffiait ses lecons, lui préparait ses devoirs, en- chantée de jouer à la protectrice. Freddy, pour la récompenser, lui montrait des chenilles qu’il élevait dans une boîte à cigares et des tétards qu’il apportait dans un bocal. Durant les récréations, c’est lui qui la protégeait contre ces « brutes Ÿ “ D, er” ; k . RER Ce d'u e re de : gt Ne x TUE L 4 Fe À | r VIT A, L 7/4 ) " 4 ;, 1 "7 : d' S en ot | i A | fe AS sw He VER CN , LA NV? LS. F PT à rn PF & f q 4 2 7 * C'était Abdallah qui conduisait les deux sœurs... d’Allemands » et leurs jeux violents, inspirés par l’histoire de la Bible ou les mœurs locales. C'était le « sacrifice d'Abraham », le « massacre des Innocents » ; et, depuis quelque temps, un nouveau Jeu faisait fureur, imaginé par Elisabeth, le « Jeu de la circoncision ». Il consistait d’abord dans la capture de la victime, que l’on pourchassait sur les différentes terrasses, puis dans une opération que Sam Klein, figurant le barbier, exécutait sur le bras, en enlevant un bout de peau avec la pointe d’un canif. Les filles pansaïient le « circoncis », puis tout le monde le ramenait avec cantiques et cris d’allégresse. C'était, la plupart du temps, les grands qui exerçaient leur cruauté sur les petits, garcons ou filles, indifféremment. Un jour que la bande voulait de force. « circoncire » Siona, Freddy Moore intervint, et Elisabeth l’ayant traité de « sale Anglais », il lui allongea une gifle, puis il déclara à Siona que sa sœur n'était qu’une « old goose » et qu'il ne la trouvait même pas jolie. Désormais personne n’osa plus toucher à la petite fille, et elle, reconnaissante, fière et fidèle, suivait partout comme un toutou les longues jambes d'’échassier guêtrées. Un jour, Fred lui dit avec un air de conspirateur : — Come along, old fellow!
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= E k 54 LA PETITE ILLUSTRATION Et il lui montra, au bout de l’école, dans une mansarde, une lucarne dont 1l avait descellé les barreaux et par laquelle, en se haussant, on pouvait très bien s'échapper. Il monta d’abord, puis l’attira. Ils étaient sur une terrasse d’où on dominait le fanatique quartier. Freddy, les Jambes allongées, s’assit à l’ombre d’une coupole et fit signe à Siona de venir à son côté. De sa poche, il sortit un paquet de cigarettes, en alluma une à l’aide d’une loupe, puis il se mit à fumer avec une grande béatitude en confiant à la petite fille que c'était là une chose défendue par le « gouvernor » et qu'il ne fallait pas le dire aux « brutes ». Autour d’eux, des terrasses et des coupoles se suivaient, en dévalant, et tout était si blanc, si blanc, que Siona se rappelait les jours de neige dans la vieille maison sarrasine. Mais ici, cela paraissait encore plus beau, car dans ces blan- cheurs il y avait des nacrures, des miroitements, des lumières, une lumière mauve à l’ombre, une lumière rose au soleil, et de-ci de-là de grandes touffes d’anthémis ‘jaunes qui flamboyaient. C'était comme une immense splendeur répandue sur J érusalem. D'’en bas parvenaient les hurlements germaniques des barbares. Mais Siona les entendait à peine. Elle était là appuyée contre son grand ami. I1 lui semblait que toute cette clarté la pénétrait et qu’une si forte douceur la sou- levait, qu’elle allait elle aussi se fondre dans cette splendeur. — Hallo, old fellow, dit Freddy, en rendant la fumée par le nez et en rame- nant à lui ses genoux pointus. La petite fille le regardait. Sentait-il, comme elle, cette beauté? Non, sans doute. Ses yeux bleu de faïence ne reflétaient aucune lumière. Mais il était beau quand même, avec son front lisse, son nez droit et l’ovale pur de son visage. Et puis Siona comprenait que c'était un grand honneur pour une petite fille d’être traitée de « old fellow » par le fils aîné du consul britannique... Une autre fois, Freddy Moore l’entraîna plus loin encore, du côté d’un cou- vent inachevé qui devait s’élever au-dessus de la pierre « qui aurait crié si les disciples s'étaient tus ». On racontait à Jérusalem que cet emplacement était hanté par les mauvais esprits et que successivement les architectes et les maçons étaient morts ou avaient subi les pires malheurs. Les moines eux-mêmes, malgré les exorcis- mes, ne pouvant point venir à bout du sort, avaient abandonné l’édifice qui était devenu la cité des hiboux et des chauves-souris. Freddy Moore défiait tout ce rubbisch (bêtises). D’un pas décidé il s’avancçait, en sifflotant, sous les voûtes obscures. Mais Siona défaillait d'angoisse. Autour de ses oreilles chuchotaient des voix ; sur sa nuque soufflaient les ailes froides des esprits. Sa main se glaçait dans la main de son camarade; ses jambes flageolaient ; elle aimait mieux être ensorcelée sur place que de continuer. Mais Freddy dit: — What's the matter? Come along, darling. Alors, la peur de Siona s’évanouit comme par enchantement, et elle comprit confusément que ce mot de darling éloignait des petites filles toutes les terreurs et toutes les sorcelleries… Mais peut-être que les moines ignoraient cela. XII C'était l’époque des pèlerinages à la Mecque. Devant la porte de Jaffa, les processions se rassemblaient, avec les étendards sacrés, les encensoirs, les tambou- rins et les fifres. Puis, elles se mettaient en marche sur la route poussiéreuse, -accom- pagnées du youyoutement des femmes, précédées par des fakirs à turban vert, qui
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM | 55 dansaient devant le mahmal comme jadis le roi David dansait devant le Tabernacle. De la maison sur la colline russe, Siona et son nègre les voyaient passer, cha- toyantes et Joyeuses. Siona s’émerveillait de la splendeur des. cortèges; mais Abdailah soupirait profondément. — Ya sitti, disait-il, ils vont à la Sainte Kaaba qui est noire comme ma peau! Ah! ah! s’il n’y avaït pas toi, je partirais avec eux! En allant à l’école, les enfants n’osaient plus ni chanter ni exécuter des fan- tasias. Peureux, ils se tassaient sur leurs selles et ils passaient en frémissant sous la porte de Damas où les derviches hurleurs hurlaient plus fort et pointaient les piques fanfreluchées dans leur direction. Ils sentaient bien, durant ce mois de chawal, qu'ils n'étaient que des étran- gers dans la ville musulmane, des infidèles temporairement tolérés. Et, tout le long de la rue, on entendait, sortant des impasses secrètes et des voûtes obscures, la voix du tabal et de la derbouka, cette voix sourde, obsédante, enfiévrée, qui incite les fils du Croissant au fanatisme aussi bien qu’à la volupté. Là-haut, dans les classes vastes et blanches, on l’entendait particulièrement bien ce matin-là. Il y avait une telle torpeur répandue sur la ville, une telle torpeur et un tel silence! Cette chaleur et ce battement du tambour vous engourdissaient. Siona, la tête sur le pupitre, somnolait à côté de Fred. Le professeur lui-même s’était assoupi. Soudain, des pas précipités, un cliquetis d’armes sur la terrasse. Tout le monde sursaute. C’est le consul allemand, escorté de ses cawas. Dehors, avec les deux pro- fesseurs, il tint un bref conciliabule. Puis, pâle, le maître rentre dans la classe: — Vite, les enfants, sauvez-vous! Les Turcs ont comploté un massacre. Dans une heure, l’école sera cernée: que chacun retourne chez soi! | A ce mot de massacre, que les enfants ont tant de fois employé dans leurs jeux, tous les petits cœurs s’arrêtent, puis c’est. une bousculade éperdue, une fuite vers les escaliers, avec des plaintes et des larmes. Ceux qui habitent Jérusalem seront vite arrivés; mais ceux des environs, com- ment feront-ils pour rentrer chez eux? Au fond, Siona n’est pas très inquiète. Devant la porte de Jaffa, les processions se rassemblaient… x | #L ESS
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56 LA PETITE ILLUSTRATION Abdallah a dû savoir. Abdallah a dû revenir avec l’âne chercher ses maîtresses. Abdallah, cela est sûr, les attend en bas. Maïs, en bas, personne: Abdallah n’a pas deviné le danger de son amie, et cela déçoit et stupéfie la petite fille. Les autres domestiques ne se trouvent pas là non plus. Ils sont donc quatre à regagner tout seuls les environs: Elisabeth, Lydia, Sam et Siona. Freddy Moore se joint à eux. Il habite l’intérieur de la ville, mais il lui faut également traverser une grande partie du quartier musulman. Alors, Siona est presque rassurée. — Come along, little one! et il lui prend la main. Les autres courent en avant ; Freddy et Siona marchent vite aussi, mais bientôt le garcon doit traîner la petite fille, qui fait quatre pas pour une seule de ses enjam- bées et dont les pieds, chaussés de petits souliers, se heurtent contre les pavés pointus, se tordent dans les trous. — Come along! Come along! La rue est déserte, ies boutiques sont fermées, et les rares indigènes qu'ils rencontrent les regardent avec un sourire à la fois narquois et pitoyable. Ils ont presque l’air de dire: « Courez, courez, petites jambes! Cela ne vous sert de rien. Nous vous rattraperons tout à l’heure dans vos maisons, et, du coup, nous massacrerons toute la nichée. » — Come along! Et Freddy la tire tellement par le bras, qu'il la soulève presque et qu’elle passe en rebondissant, comme entraînée par un tourbillon. Mais, au croisement d’une rue, il la lâche si brusquement qu’elle manque de tomber. — Good-bye! run quick! | Et, prenant ses jambes à son cou, il disparaît. Siona est si stupéfaite qu’elle reste là à attendre, la main tendue, pensant qu’il reviendra. C’est seulement quand elle lève les yeux et voit sur une hauteur flotter le drapeau d’Angleterre, qu’elle comprend que Fred est rentré chez lui et qu'il l’a abandonnée. Elle a perdu du temps; les autres sont loin; alors, elle se remet en route, clopinant, trébuchant, galopant, et se retournant encore de temps en temps pour voir si Freddy ne revient pas. | — Viens vite! viens vite! crie sa sœur sans ralentir. La peur de passer seule sous la lugubre porte lui donne des ailes. Elle rattrape Elisabeth et ses amis, et, tête baissée, pour ne pas voir les affreux tortionnaires, les enfants foncent sous la voûte où, par hasard, ne se trouvent ni soldats ni fakirs. Siona respire. Maintenant, il leur reste encore le raidillon de l’entonnoir à monter, puis ce sera le chemin de ronde. Remorquée par Elisabeth, la petite fille arrive au haut du talus, mais sur la sente sinueuse on ne peut pas marcher de front. Sam court en avant, puis Elisabeth et Lydia se tenant étroitement, tandis que la pauvre petite Siona est de nouveau délaissée. Ils l’ont bientôt distancée. Alors, Siona n’en peut plus; elle n’en peut vraiment plus. Elle sent que jamais elle ne pourra arriver au bout de cet interminable chemin de ronde. Ses pieds lui font un mal atroce, et c’est surtout ce point de côté qui lui coupe la respiration. Un point ? Ce n’est pas un point, c’est sûrement un trou, un trou béant à enfoncer toute une main, un trou purulent et sanguinolent comme celui qui est au flanc de Jésus, percé par le soldat romain. Son martyre lui semble aussi grand que celui du Christ. — O Freddy! Freddy, my darling! gémit-elle en chancelant sur le chemin de ronde. Les chardons lui piquent les jambes, la poussière se colle à sa face, le soleil darde sur sa tête — depuis longtemps elle a perdu son chapeau — et ce trou au côté se creuse toujours plus profond! Elle s’arrête un instant. Mais, alors, elle perçoit au loin la voix hallucinante du tambourin, la voix de la Guerre Sainte, la voix du massacre! Dans un éclair, elle voit les piques, les lances, les derviches hur- leurs, les faces convulsionnées et les mains sanguinaires,
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séreposee RPRS - LL. ELISABETH ET SIONA SUR LA TERRASSE
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UN VIEUX JUIF, FABRICANT D’ANTIQUITÉS
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 59 Elle s’élance d’un galop affolé: — Zabeth!. Zabeth!.. Zabeth!.… Mais Elisabeth a dû entendre elle aussi le bruit du tambourin, car elle et Lydia redoublent de vitesse, et bientôt elles sont si loin que Siona ne les distingue plus. Maintenant, Siona est seule, toute seule sur le chemin de ronde, seule avec les murailles implacables, avec les squelettes des fossés et les vautours. Un désespoir farouche l’envahit. Des souvenirs bibliques la hantent et, se rappelant les versets hébreux appris dans la petite école juive, elle récite la plainte du Christ : — Eli! Eli! lamma sabachtanm! (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as- tu aban- donné ?) Puis, enveloppant sa tête dans s son tablier, elle s “assoit sur une pierre, décidée | à mourir. Au loin, elle entend encore là voix sourde du tambour. Puis, tout se brouille dans sa tête, la défection d’Abdallah, la lâcheté de Fred et le manque de cœur d’Elisabeth. Elle espère qu’elle va s’évanouir, qu’elle ne sentira plus rien, ni ses pieds, ni ce trou dans son côté, ni les tortures que les derviches vont lui infliger.… Hélas! elle ne s’évanouit pas, et, horreur! voiei qu’elle perçoit les chardons qui craquent et des pas qui battent la poussière. C’est sûrement un fakir ! à Mon Dieu! mon Dieu! par où va-t-il l’embrocher ? Où s’arrête devant elle, on la soulève, on rabat son tablier. Mais elle serre ses paupières pour ne pas voir l’horrible face de son tortionnaire. — Ya sitti, halète une voix, ya sitti bénie… Et tes pauvres petits pieds qui ne savent pas marcher sur les cailloux! Ah! qu’elle est mauvaise, ta sœur grande, mauvaise beaucoup ! | — Abdallah! Abdallah! Et, dans une joie éperdue, Siona jette ses bras autour du cou huileux et embrasse avec effusion les sombres joues labourées. Elle a déjà oublié ses misères. Une autre chose l’occupe: elle regarde dans les sillons verticaux rouler les larmes d’Abdallah et elle pense: — Papa s’est trompé. Il m'a dit qu’on faisait l’encre avec les larmes des nègres. Eh bien, pas du tout! Les nègres pleurent de l’eau — elle avance un bout de sa langue — et de l’eau salée comme nous! | C’est seulement quand Siona revint à la maison barricadée de toutes parts qu’elle se souvint du péril. Elle trouva Ouarda et sa mère en larmes et très inquiètes de son père qui était parti le matin relever une inscription dans la direction de Siloé, village redouté pour son fanatisme. — Mon Dieu! mon Dieu! mes enfants! sanglotait M" Bénédictus, ils vont massacrer votre pauvre père! Abdallah! je t’en conjure ! cours vite à Jérusalem, prends deux chevaux et des armes et ramène ton maître de Siloé! Je te donnerai tout ce que tu voudras. Mais, insensible, Abdallah secoua la tête. — C'est la guerre sainte, ya sitti! et je suis musulman. Les hommes me tue- ront et Allah me dépossédera de son paradis. J’ai sauvé l’enfant. Elle est inno- cente de toute foi. Mais sidi est un homme, et il est écrit que l’homme se sauvera lui-même ou qu’il périra. Alors Siona intervint, et elle supplia tant qu’Abdallah se laissa attendrir et partit à la recherche de son père. Maintenant, elles sont seules, les quatre femmes, pleurant, priant, tremblant, défaillant au moindre bruit.
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60 LA PETITE ILLUSTRATION La pièce est si obscure à cause des volets fermés, qu’on a allumé une bougie, et cela donne à la chambre l’air tragique d’une de ces cryptes où s’assemblaient les martyrs. | M"*° Bénédictus et Elisabeth, assises côte à côte, les mains enlacées, récitent des psaumes : | « L’Eternel est mon berger, je n’aurai point de disette. » Même quand je marcherais dans la vallée de la mort, je ne craindrais aucun mal... » Je lève mes yeux vers les montagnes d’où me viendra le secours ; mon secours vient de l’Eternel. » Agenouillée dans un coin, au milieu de ses voiles, Ouarda marmottait de rauques Ora pro nobis en égrenant un chapelet parmi le cliquetis de ses bijoux sauvages. Affaissée dans l’autre coin, Siona mêle dans son grand désarroi toutes _ les langues et tous les cultes, appelant le bon Dieu « my darling » et intercalant dans le Vater unser la chehadah musulmane. Puis, se souvenant de son atroce solitude sur le chemin de ronde, elle invoque avec ferveur : — © bon Dieu! s’il faut absolument que nous soyons massacrés, fais du moins qu’on nous massacre ensemble; fais que nous mourions en tas! Au bout de plusieurs heures d’angoisse, le père de Siona revint avec le nègre. Il tira de sa poche son estampage inachevé et parut plus affecté d’avoir été dérangé dans son travail que soucieux du péril. Il n’était accouru que pour rassurer les siens. Îl ne croyait qu’à moitié à ces rumeurs de massacre que les consuls allemands se plaisent à répandre de temps en temps. Cependant, il apprit le lendemain que, cette fois, la menace avait été vraiment grave et que, sans une intervention oppor- tune des puissances auprès du pacha turc, elle aurait abouti. Dans le ghetto, on avait commencé à empiler les juifs dans leurs puits et, dans un village près de Jaffa, un missionnaire avait été lapidé. Abdallah, les jours suivants, demeura triste; il avait refusé toute récompense de son maître, et même les gentillesses de sa petite amie le laissaient indifférent. Puis, un matin, il déclara : — L'Esprit me possède, il faut que je parte, il faut que j’aille me prosterner devant la Kaaba qui est noire comme ma peau. Et, sur l’heure, il rejoignit la sainte caravane. XIII A l’approche de Noël, on faisait toujours de grands préparatifs dans la maison de Siona. Sa mère, alors, retrouvait une sérénité quasi puérile. Pour elle, Noël n’était pas seulement une fête religieuse ; c'était, avant. tout, une fête sentimentale, la fête de ses souvenirs d’enfance et des vieilles traditions de son lointain pays hessois. Et, bien qu’elle la célébrât à Jérusalem, à deux pas de l’endroit même de la Nativité, Noël demeurait pour M”° Bénédictus une fête occidentale. Elle ne pou- vait l’admettre sans sapin ni sans pain d'épice, deux choses qui déroutaient l’esprit oriental de sa petite fille. Avec un égal dédain Siona et Ouarda regar- daient malaxer cette pâte brune, sèche, poivrée, qu'Elisabeth découpait ensuite en croix et en étoiles, et qui semblait évoquer bien plus quelque brûlante terre de nègres que la neigeuse et insipide Allemagne. Et Siona regrettait les gâteaux arabes aux couleurs joyeuses, rose et vert pistache, dorés de miel ou saupoudrés de sucre. « C’est en souvenir du noir Balthazar qu’on doit manger ce pain infernal. »
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LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 61 pensait-elle avec une grimace. Mais ce qu’elle ne s’expliquait pas du tout, c'était le mystérieux rapport qui existait entre la crèche de Bethléem et le sapin, cet arbre du Nord, sombre, et rigide, à en juger par les images, et dont sa mère ne parlait jamais sans attendrissement. Il ne croissait pas un seul sapin dans toute la Palestine. Aussi devait-on avoir recours au pin — au pin le moins trapu, le moins rabougri possible — que M. Alfred et Hassâne allaient découvrir à grand”- peine dans la vallée des Térébinthes un dimanche de l’Avent. En attendant la sainte veillée, on l’appuyait dans le jardin contre le mur, et il avait un air si humble, si fourbu, si dépaysé parmi les mimosas et les amandiers en fleur, que Siona le comparait à un arbre-pèlerin venu de très loin, d’une patrie de froid et de brumes — comme ces moujicks qui passaient sur la colline — pour adorer sous un ciel clément le petit Jésus galiléen. Maintenant il s’agissait de transformer ce faux sapin en un arbre de Noël authentique. Sa mère, Elisabeth et ses amies s’y appliquaient avec un zèle pieux. Tout ce qui venait d'Orient était proserit : les oranges, les mandarines, ces boules de lumière; par contre on dorait les fruits d'Europe, les pommes, les noix, les châtaignes, et l’on y piquait comme tiges des allumettes. Avec de la ouate, du blanc d’œuf et du sel on fabriquait des flocons de neige et des stalactites de glace ; dans du papier multicolore on découpait des paniers élastiques en forme de bonnet de nuit; on faisait encore des drapeaux, des banderoles et des chaînes d’or et d’argent par aunes, dont on entravait, pour qu’il ne s’enfuît pas, sans doute, le pauvre pin planté dans un baquet vert et le pied recouvert d’un coton de givre. Contre le baquet, également sur de la neige factice, on posait une petite « crèche », l’étable à toit de chaume (il n’y a pas de chaume en Terre Sainte) avec le divin Enfant en cire rose, sa mère, Joseph, les bergers en d’étranges costumes et les bœufs — animaux inconnus en Judée — qui soufflaient sur le petit Jésus pour le réchauffer. Dès quatre heures, la veille de Noël, bien qu’il fît encore doux et clair dehors, on fermait les volets, parce qu’à cette heure la nuit tombe déjà en Europe. Les grandes personnes allumaient les innombrables bougies de l’arbre, tandis que les enfants, dans une chambre noire, attendaient le signal de la Bescheerung. Et cela était toujours pour Siona un moment impressionnant. Enfin la clochette s’agitait, d’invisibles mains ouvraïent grandes les portes, on se précipitait; puis, arrivé au seuil, il était de tradition de s’arrêter ébloui en pous- sant des oh! et des ah! puis, mains jointes, les yeux levés vers l’ange de la cime, on devait écouter extasié l’hymne de Noël que M”° Bénédictus et sœur Hilda chan- taient derrière l’harmonium : Gloire au plus haut des cieux Et paix sur la terre! Puis, enfin, les enfants avaient le droit d’envahir la longue table, où chacun trouvait son petit paquet : étoiles en pain d'épice, noix dorées, un tricot laid et inutile et quelque joujou civilisé: polichinelle, ferme ou bergerie. En général, on invitait les amis d’Elisabeth, les enfants d’Hassâne et quelques orphelins arabes, Mais, à la vive déception de M” Bénédictus, les petits Arabes ne s’émerveillaient pas. Ils ne comprenaient rien à la beauté de cet arbre déguisé, ni à la crèche à toit de chaume, et ils étaient bien loin de se douter, les pauvres, que ce poupon aux yeux bleus, aux boucles blondes, était leur divin compatriote. Les tricots et les joujoux d'Europe n'’intéressaient pas beaucoup non plus les petits Judéens. | Cette année, comme les trois frères de Ouarda, les nacreurs, étaient revenus de leur expédition en Amérique, on les avait invités avec leurs femmes et leurs enfants. Les voyageurs, qui avaient vu dans le monde nouveau de magnifiques Noëls, souriaient de ce naïf térébinthe, mais leurs épouses étaient inquiètes. Pour-
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62 LA PETITE ILLUSTRATION quoi cet arbre enchaîné, et ces sombres gâteaux diaboliques, et ces volets clos et tous ces cierges rouges qui saignaient en répandant une odeur de résine? N’y avait-il pas là quelque maléfice? Et sous leur hennin d’or et leur voile blane, les prunelles des belles Bethléemitaines rôdaient vers la porte. Et puis Bethléem est loin; il faut compter plus d’une heure de marche avec les enfants. On prend congé avec des gestes de gracieuse humilité. Ouarda et Siona accompagnent les partants. Dehors, il fait clair et doux Tous marchent, harmonieux, de leurs pas simples, parmi leurs vêtements flottants. encore. Les hommes marchent en avant, drapés dans leurs antiques mantes, suivis des femmes en robe bleue, dont les manches retombent en ailes traînantes et dont les joyaux chantent. On descend la colline russe, on longe les remparts de Jéru- salém, puis on descend encore vers la plaine d’Ephrata, la plaine féconde où, dans la terre rouge et grasse, fleurissent les « étoiles de Bethléem », les « erocus des prophètes » et les « asphodèles des rois ». | Au loim, près d’un amandier en fleur, des bergers gardent leurs troupeaux tout comme il y a deux mille ans. | D’autres familles bethléemitaines, qui ont fait leurs emplettes à Jérusalem, s’en retournent également vers la ville de la Nativité. Tous marchent, harmonieux, de leurs pas simples, parmi leurs vêtements flottants. Et une telle paix est répandue sur eux et sur cette campagne de Noël qu’un secret émerveillement entre dans le cœur de la petite fille et que, subitement, elle comprend les paroles des anges qui lui avaient paru si obscures autour du pin illuminé: Gloire au plus haut des cieux Et paix sur la terre!.
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hot miles détie soltt ait ir ét dé LA PETITE FILLE DE JÉRUSALEM 63 Mais il faut revenir vers Jérusalem. Ouarda et Siona se hâtent, car la nuit tombe vite dans la Judée sans crépuscule. Quand elles remontent la colline, elles voient une nuée de poussière et entendent un torrent de voix. Ce sont des pèlerins et des touristes qui se rendent à Bethléem, à pied, à cheval ou en voiture, et chantent en toutes langues des cantiques et des litanies. Et la petite fille pense qu’ils sont venus de bien loin pour troubler la divine harmonie... Le lendemain matin, Siona, avec sa sœur et ses parents, se rendit à l’église anglicane du Mont-Sion. Toute la nef était décorée avec des guirlandes de téré- binthes et de tamariniers. L’évêque et les deux clergymen avaient mis leur toge de fête. On chantait des hymnes joyeux et, à la sortie de l’église, Freddy Moore vint embrasser Siona : Merry Christmas, little darling! ’ L’après-midi, Ouarda emmena la petite fille à la crypte de Bethléem. Là aussi tout était décoré, non point austèrement avec du feuillage sombre, mais avec de gaies fleurs en papier de soïe et de grands lys blanc et or venus du pays de France. Devant l’autel il y avait aussi une crèche de grandeur naturelle nou- vellement arrivée avec Marie et Joseph en magnifiques habits, des bergers propres et distingués, portant sur leurs épaules des brebis immaculées qui avaient de maigres queues de chien (en Orient la queue du mouton n’est qu’un paquet de: graisse informe). Derrière se trouvaient encore des chameaux à deux bosses (on n’en a jamais vu en Palestine) et des rois mages, couverts de joyaux, et suivis de négrillons. | Toute la chrétienté arabe venait contempler cette merveille, et c'était vrai- ment chose singulière que de voir ces Bethléemitaines, en leurs costumes authen- tiques, se prosterner devant ces poupées fantaisistes qui portaient encore dans les plis de leur robe l’adresse de leur fabricant à Paris. Mais les Bethléemitaines se relevaient très fières et elles sortaient de l’église grandies par l’idée d’avoir eu pour ancêtres des Occidentaux aussi propres et aussi cossus. C’est dans les veillées de cette époque que M” Bénédictus transportait son frais pays de Hesse dans l’aride Palestine. A cause des touristes, son mari reve- nait fort tard de son magasin. Une lampe baiïssée donnait l'illusion d’un crépus- cule. Elisabeth et Siona s’asseyaient aux pieds de leur mère, et elle contait alors les souvenirs de son enfance, les différents presbytères de son père — tout trépi- gnants de dix à douze petits pieds — et les églises des villages avec leur clocher d’ardoise et les tilleuls de la place. Elle parlait des sœurs et frères qui lui distri- buaïent des taloches ou qu’elle traînait derrière elle, et de l’oncle forestier, vêtu couleur de fougères et qui sonnaïit du cor de chasse. Puis c’étaient les ruches à miel, les cages à lapins, le potager avec les groseilles et les choux-raves, le ruisseau qui court sous les saules argentés, la prairie où les vaches paissent parmi les myosotis, et où le soir les elfes dansent dans leur robe de brouillard. Ailleurs, c'était la forêt et ses sapins immmobiles, les bouleaux qui tremblent, les tapis de mousse, les fraises parfumées, les baïes noires qui vous laissent le museau taché d’encre, la fuite d’un écureuil, la fraîche haleine des muguets, le chant du rossignol... Son ardent visage tendu vers sa mère, Siona écoutait. Comme tout cela était étrange, lointain, inimaginable! et comme sa mère devenait jolie quand elle parlait de cette énigmatique enfance! Certes, c'était au bord de ces ruisseaux qu’elle avait cueilli ses yeux, couleur de myosotis; c’était dans les champs de blés mûrs qu’elle
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L2à. ) FAN L ’ f \ : l | > k k (0 ; \ J G+ LA PETITE ILLUSTRATION avait pris ses cheveux et peut-être que, sur son front pâle, les elfes des prairies avaient déposé leur baiser de brume. Et Siona s’effarait à l’idée que cette mère, à qui elle ressemblait de façon &i frappante, eût pu connaître un monde si différent du sien, une vie si dissem- blable. Elle éprouvait une jalousie de tout ce qu’elle ignorait du passé, de ce visage qui se renouvelait en elle, et aussi comme un sentiment d’infériorité. Car toutes ces choses, dont sa mère parlait avec une si tendre familiarité, elle les rencontrait sans cesse dans ses livres de classe, dans les fables, les contes de fées, et toujours leur distant exotisme suscitait en son esprit une nostalgie humiliée. Pas une seule histoire sans chaumière, sans forêt, sans perce-neige, sans tilleul, sans rossignol, tandis que jamais, jamais, sauf dans la Bible, on ne mentionnait les coupoles blanches, les ravins calcinés, les vautours, les cactus, les asphodèles de sa patrie à elle; et, vraiment, la petite fille souffrait de vivre dans un pays que le monde des balles histoires et des images dédaignait si totalement. Et quand sa mère se mettait à chanter avec une voix très douce la ronde célèbre de son bourg natal : A Lauterbach, j'ai perdu mon bas, Et sans bas, ne veux revenir. _ la petite fille se recroquevillait sur son banc comme écrasée sous la fatalité d’être née à Jérusalem — à Jérusalem qui n’avait jamais inspiré de célèbres airs de danse — alors qu’elle aurait pu, tout comme une personne normale, voir le jour à Lau- terbach ou à Hildesheim.… Mais dehors on entendait des pas. Alors la prostration de Siona cessait. Se redressant joyeuse, elle se précipitait vers la porte et s’élançait au cou de son père qui, lui, ne parlait presque jamais de cette étrangère Europe. Il la prenait contre son cœur et la couvrait de baisers. Dans son burnous, dans sa barbe, dans ses vêtements flottaient des odeurs chaudes et complexes, odeurs d’encens, de piments, de moisissure, de roses, odeurs de Jérusalem, la cité orientale; et aussitôt les souvenirs de sa mère n'étaient plus dans la mémoire de Siona que de fades et nébuleuses légendes. Puis, lorsque son père, vidant ses poches, jetait sur la nappe, pêle-mêle, les roubles, les dollars, les guinées, les napoléons, la petite fille s’animait d’un singulier -orgueil. Elle se disait : — Voilà! c’est l’or des pèlerins et des touristes qui accourent de loin, de très loin, des quatre bouts de l’univers pour adorer ma ville, la ville où je suis née. C’est comme qui dirait des rois mages du monde entier qui apportent sans cesse à ma Sion natale leurs offrandes et leurs prières. Il lui semblait qu’un peu de ces hommages s’égaraient vers elle et elle se sentait exaltée par le prestige de Jérusalem. Toutes ces idées tournaient dans sa tête, le soir, alors que sa mère venait au bord -du lit prier avec elle. Siona en était si distraite qu’elle ne parvenait ni à réciter un psaume, ni à composer une prière, Chagrinée, sa mère soupirait : — O $Siona, ne seras-tu done jamais pieuse, ne crois-tu done pas au ‘bon Dieu? À quoi la petite fille de Jérusalem répondait naïvement : — Mais si, maman, cop je serai en Europe, je prierai. En Europe, tous les gens croient au petit Jésus. LV DC PRES LE AQU POS er A GE AS D CR De RE an 2 A à Pers L des 1 À # FAN K£ Mgr 4 "4 à $ v jr qe "= " . v * VA Es me M- ie { n Gv x # \ So NON C SANTE Ave Ke D ‘+ : pa à
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| Annoxcns A LA PETITE ILLUSTRATION 0 es Mans 1914. À T1 Vie avoir chez vous les sdhirables DONS chefs-d’œuvre des plus célèbres Musées reproduits en 4 re ? Grands Musées | du Monde ILLUSTRÉES EN 4 COULEURS Collection publiée sous la direction de M. Armand DAYOT, Inspecteur général des Beaux-Arts 12 Magnifiques volumes en couleurs reliés Relures d’ art A spéciales de À. Séguy Péenièe se pas LE LOUVRE LA NATIONAL GALLERY LES OFFICES n publication x « LÉ dre paraîtra en Octob:e 1914 paraîtra en Juin 1915. paraîtra en Décembté hs | livrée de suite | DE PARIS DE LONDRES DE FLORENCE | Deuxième sie LE PRADO LE MUSÉE NATIONAL LA GALERIE | DE MADRID D'AMSTERDAM DE DRESDE CONDITIONS DE SOUSCRIPTION : La Collection complète (12 volumes). .. .. .. :. .. .. 210. La première série livrable de suite (6 volumes)... .. .. .. .. .. 1O8 fr. La deuxième série livrée dès la publication de chaque musée (6 volumes) .. 1O8 fr. Payable 5 fr. par mois pour chaque série (6 volumes) ou 1Q fr. par mois pour la collection complète (12 volum:s). — Au comptant 10 % d'escompte. BULLETIN DE COMMANDE Je soussigné déclare souscrire aux Grands Musées du Monde : * 10 à la série, en 6 volumes reliés au prix de 108 francs. * 20 à la Collection complète en 1 2 volumes reliés, au prix de 216 francs, que je paierai * 5 francs par mois *10 francs par mois comptant avec 109% d’escompte. par versements mensuels de à partir du 5 du mois prochan, où au Profession; © VON RE NE Re à tie LOI D OU à 6 ANA RS LS Signature lisible : PPPPPETLLTL LEE LIL EEE EE CE LLELCEELCELELCELELELLCELELEELETEEEEEEETEEEEECEEEELE EEE EEE EECCCETECCPCCCCEC CCE CCCCCPCCCCCCCE EEE CCCCCCCCCCCEEC CCC CCCCCCCECCTEN RS RR RRR R R R R R M Rnnnnnn nnnnennn nnnnnnn ann us dantannnanan CLLELLELEL LL LELELELEEE EEE ELELE EE ELLE EEE LEE ELEELEEEEEEELLEEELLELLLLLILI)) 2 : On souscrit chez tous les Libraires et à la LIBRAIRIE PIERRE LAF ITTE & C", 90, Che Énié PARIS Le Directeur : RENÉ Basémer. Imprimerie de L'Illustration, 13, rue Saint-Georges, Paris (0°). — L'Imprimeur-Gérant : À. CHATENE | rs